50 ans de prison pour Ch. Taylor : comprendre le jugement

Charles Taylor est condamné à 50 ans de prison par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone. A 64 ans, l'ancien président du Liberia a été reconnu coupable de crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

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Pour aller plus loin

29.05.2012Par Laure Constantinesco avec AFP
Les procureurs Brenda J. Hollis (G), Nicholas Koumjian (C) et Mohammed Bangura (2e D) attendant le verdict, le 26 avril 2012 à La Haye. (©Reuters/Pool)
Les procureurs Brenda J. Hollis (G), Nicholas Koumjian (C) et Mohammed Bangura (2e D) attendant le verdict, le 26 avril 2012 à La Haye. (©Reuters/Pool)
Il est le premier ex-chef d'Etat condamné par la justice internationale depuis le tribunal militaire international de Nuremberg, qui a jugé les dirigeants nazis. 

Le 3 mai, l'accusation avait "recommandé" une peine de 80 ans de prison contre Taylor, justifiée par "le rôle essentiel qu'il a joué dans des crimes d'une portée et d'une gravité extrêmes". La défense avait de son côté estimé cette peine "disproportionnée et excessive".

Si elles souhaitent interjeter appel du jugement ou bien de la peine infligée, la défense comme l'accusation peuvent le faire au plus tard 14 jours après le prononcé de la peine - c'est-à-dire le 13 juin.

Le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), chargé de juger les responsables des "atrocités" commises en Sierra Leone après le 30 novembre 1996, ne prononce pas de peine de prison à vie ou de condamnation à mort mais fixe un certain nombre d'années de prison. L'ex chef de guerre est le dernier sur le banc des accusés du TSSL. Huit responsables ont déjà été condamnés à des peines de 15 à 52 ans de prison.

Coupable des 11 chefs d'accusations

Président de la Sierra Leone de 1997 à 2003, Charles Taylor avait été reconnu coupable le 26 avril dernier - après un an de délibéré - des onze chefs d'accusation dont il devait répondre, viol, meurtre et pillage notamment (voir encadré en colonne de droite). Ces actes ont été commis entre 1996 et 2002 en Sierra Leone.

Arrêté en 2006 au Nigeria, il a selon les juges "aidé et encouragé" une campagne de terreur visant à obtenir le contrôle de la Sierra Leone, cela dans le but d'exploiter ses mines de diamants. Taylor a agit pendant une guerre civile qui a fait 120 000 morts entre 1991 et 2001, guerre marquée par de nombreuses atrocités : mutilations, cannibalisme et utilisation d'enfants-soldats.

En fournissant aux combattants du Front révolutionnaire uni (RUF) armes et munitions en échange des désormais célèbres "diamants du sang", l'ex-président libérien a joué, selon les juges, un rôle "crucial" dans les crimes commis par ces rebelles.

Autorisé une dernière fois à prendre la parole devant le tribunal, Charles Taylor a été fidèle à sa ligne de défense - il a plaidé non coupable et a toujours qualifié le procès de "supercherie". Le 16 mai dernier, il a donc assuré avoir "tout fait pour la paix" en Sierra Leone, accusant le bureau du procureur d'avoir acheté et menacé des témoins.

Renouveau démocratique en Sierra Leone ?

Une délégation du Conseil de sécurité de l'ONU était le 23 mai dernier en Sierra Leone, pour y discuter des progrès enregistrés depuis la fin de la guerre civile ainsi que de la préparation des élections générales prévues en novembre.

"Les élections (de novembre) sont considérées par la communauté internationale comme une épreuve de vérité" sur la solidité du processus de paix, a déclaré à cette occasion Ibrahim Kargbo, ministre sierra-léonais de l'Information.

Dix ans après la fin de la guerre et en dépit de ses importantes richesses minières, la majorité des Sierra-Léonais vivent toujours dans la pauvreté.


De l'escroc au chef de guerre

A La Haye, ses codétenus le disent calme. Il passerait des heures plongé dans la Bible ou s'entretenant avec un "conseiller spirituel".  Nous sommes bien loin du chef de guerre flambeur et arrogant que fût Charles Taylor. A 64 ans, l'homme a passé sa vie à franchir la ligne jaune. A la fin des années 70, tout juste entré dans la fonction publique libérienne, sa propension à taper dans la caisse lui vaut le surnom de "superglue". Accusé du détournement de 900 000 Dollars, il fuit aux Etats-Unis, un pays qu'il connaît pour y avoir étudié l'économie dans le Massachusetts. Emprisonné, il s'enfuit et retrouve le continent africain. Côte d'Ivoire puis Libye où il passe par des camps d'entraînement. 
Noël 1989, à la tête du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), il déclenche dans son pays l'une des plus atroces guerres civiles qu'ait connu l'Afrique. Enfants soldats, drogue, viols, mutilations et même cannibalisme.
En 1997, quatre ans après la signature de l'accord de paix de Cotonou, Charles Taylor est élu président du Liberia. 
1999, à son tour de faire face à une rébellion : ce sera le LURD, soutenu par la Sierra Leone voisine, pays où au cours de la décennie 90, Taylor a ,lui aussi, encouragé un mouvement rebelle, le RUF de Foday Sankoh. Cette guerre durera quatre années et s'achèvera par l'épouvantable siège de Monrovia entre juin et août 2003 lorsque, sous la pression, Charles Taylor accepte d'abandonner le pouvoir. Il quitte alors son pays direction le Nigeria pour un exil doré jusqu'à son arrestation en mars 2006.

11 chefs d'accusations contre Charles Taylor

Crimes de guerre :
- Actes de terrorisme
- Violence en particulier meurtre
- Violence en particulier traitement cruel
- Outrage à la dignité humaine
- Pillage

Crimes contre l’humanité :
- Meurtre
- Esclavage sexuel et violence
- Viol
- Autres actes inhumains
- Esclavage

Violation du droit humanitaire international :
- Utilisation et enrôlement d’enfants soldats

Qu'est-ce que le TSSL ?

Le 16 janvier 2002, l’ONU et l’Etat de la Sierra Leone signent un accord pour mettre en place le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (TSSL). Il est chargé de juger tous ceux responsables de violations graves du droit international humanitaire et du droit national sierra-léonais depuis le 30 novembre 1996. Son statut est donc celui d’un tribunal hybride relevant du droit international et national sierra-léonais. Ainsi, parmi les onze juges de cette cour spéciale, sept dépendent du Secrétariat général des Nations Unies et quatre du gouvernement sierra-léonais.
Le 30 juin 2006, Charles Taylor est transféré à La Haye au Pays-Bas sur décision du président du tribunal de délocaliser le TSSL loin de l'Afrique par mesure de sécurité.