Afrique du sud : une nation arc-en-ciel ?

Photo AFP
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Depuis plus de quinze jours, l'Afrique du Sud est au chevet de Nelson Mandela, prix Nobel de la paix et figure phare de la fin de l'apartheid en 1991. Aujourd'hui, le pays n'apparaît toujours pas comme un modèle de réconciliation et d'égalité sociale. La nation arc-en-ciel, telle qu'elle était surnommée, reste-t-elle un mythe, loin d'une réalité faite d'importantes disparités ? Entretien avec la journaliste sud-africaine Liesl Louw-Vaudran.

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Peut-on réellement parler aujourd’hui de "Rainbow nation" (nation arc-en-ciel ) en évoquant l’Afrique du sud ?

Je pense qu’on peut véritablement parler d’une nation arc-en-ciel si l'on songe à la différence entre l’Afrique du Sud d'il y a vingt ans et celle d'aujourd’hui. Dans les écoles, les universités, les transports publics, le monde du travail, et à tous les niveaux de la société, il y a une intégration. Quand on compare avec l’apartheid, on peut parler de nation arc-en-ciel.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas d'incidents entre Noirs et Blancs, même s'ils ne sont pas aussi évidents. C’est plus insidieux, mais il y a certainement encore beaucoup de racisme.

Par exemple, il n'y a presque pas de mariages mixtes entre Sud-Africains noirs et blancs. Les couples mixtes que vous voyez aujourd’hui sont souvent composés d'un étranger ou d'un Africain d’un autre pays et d'un Sud-Africain. A ce niveau-là, l’intégration dans la société est beaucoup plus rare.

Les gens, même les jeunes, ont tendance à rester au sein de leurs communautés. Les Noirs et les Blancs ne vont pas vraiment se mélanger. Et puis il y a le barrage de la langue. L’université de Pretoria ou de Stellenbosch, où j’enseigne le journalisme, dispense uniquement des cours en afrikaans. Les jeunes étudiants afrikaners de ma classe ne vont pas se mélanger aussi facilement avec les Noirs qui sont zoulous par exemple.

Existe-t-il encore de nombreuses disparités entre les communautés ?


C’est sûr que la majorité des habitants de l’Afrique du Sud sont pauvres, et ceux-ci sont très majoritairement noirs. La disparité se manifeste surtout sur le plan économique.
Vue la démographie du pays, la différence est marquée entre noirs pauvres et blancs plus privilégiés. Mais je pense que l’on peut parler d'une nation arc-en-ciel par rapport à l'Afrique du Sud d'avant. 

Quels progrès constate-t-on ?

Le progrès le plus notoire s'est fait au niveau de l’intégration économique des Noirs de la classe moyenne dans la société sud-africaine. Aujourd’hui, une entreprise ne peut pas exister s’il n’y a pas, dans son conseil d’administration et parmi les cadres, des Noirs ou des métis. Pas seulement parce que l’administration l'y oblige, mais aussi parce que c'est important pour l'image de la société.

Nelson Mandela / Photo AFP
Nelson Mandela / Photo AFP
Les entreprises répondent-elles tout de même à des quotas ?

Il y a des quotas. Par exemple, quand une société postule pour un contrat de travaux publics, il faut qu'elle ait un BEE, un Black Economic Empowerment - c’est la législation (ce dispositif permet de noter une entreprise en fonction de l'intégration de Noirs dans l'entreprise, ndlr). Dans d’autres entreprises, il y a des quotas pour les Noirs. Mais ce n’est pas aussi légiféré que ça, c’est plus informel, c’est plus l’image de l'entreprise qui compte. Si vous êtes un grand journal, par exemple, et que vous n’avez pas de Noirs dans votre équipe de management, vous n’avez pas de crédibilité.

Le pays reste fragile : en 2008, un élan xénophobe a fait des dizaines de morts, notamment à Johannesburg…

A l'époque, les violences ont éclaté entre les communautés des townships, les quartiers pauvres - entre Zimbabwéens, Jamaïcains, Somaliens, autres Africains qui vivent parmi eux et sont souvent accusés de prendre leur travail. Ce n’était pas les Noirs contre les Blancs, mais un tout autre phénomène. Comme il y a énormément de pauvreté, les étrangers sont souvent pris pour cibles.

L’esprit de la nation arc-en-ciel disparaîtra-t-il avec Mandela ?


Quand Nelson Mandela mourra, rien ne se passera. Si un conflit entre Noirs et Blancs devait éclater, cela aurait eu lieu il y a 15 ou 20 ans. C’est plutôt le contraire que l'on observe. Aujourd’hui dans le Mail and Guardian, un grand quotidien sud-africain, le rédacteur en chef écrit que la maladie de Mandela nous a tous réunis en nous renvoyant à ce passé de réconciliation. Mandela est le symbole de la réconciliation entre Noirs et Blancs. Sa maladie nous rapproche. Il n’y a pas de raison pour qu'il arrive quoi que ce soit maintenant. Il est déjà parti depuis 10 ans. Il n’avait plus de rôle à jouer, il ne s’exprimait plus. Il était à la retraite. Sa mort ne changera rien. C’est au contraire à travers toutes les histoires que l'on évoque en ce moment, à travers tous les hommages, que ressort notre passé, et que nous revivons tout ce qui s'est passé depuis sa libération. 

Les clés

« Nation arc-en-ciel » : terme inventé par l’archevêque Desmond Tutu et décrivant le rêve d’une société sud-africaine où les groupes cohabitent côte à côte en paix. Ce rêve a été mis à mal pendant des décennies d’apartheid jusqu'en 1991 et encore ces cinq dernières années :

2008 : une flambée de violences atteint les quartiers pauvres de Johannesburg. Meurtres, pillages et lynchages sont perpétrés à l’encontre des immigrés vivant dans ces quartiers.

2012 : fin août d’importantes grèves ont lieu dans les mines de platine du pays. Dans celles de Marikana, elle prennent un tour violent faisant une soixantaine de morts. L’intervention de la police dans la mine mi-août entraîne 34 morts et noircit considérablement l'image de l'Afrique du sud.