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Afrique : la presse sous pressions

Des journalistes à Abidjan / Photo AFP
Des journalistes à Abidjan / Photo AFP

Cette semaine, la Côte d'Ivoire a décoré à titre posthume le journaliste français Jean Hélène, tué par un policier à Abidjan en octobre 2003. Son frère est venu recevoir le lundi 21 octobre l'Ordre national de la République.  Une décennie après cet assassinat, dans quelles conditions les journalistes étrangers ou africains travaillent-ils sur le continent ?  État des lieux avec Clea Kahn-Sriber, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières et témoignage du journaliste nigérien Moussa Kaka.

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TV5MONDE : Dix ans après la mort du journaliste de Radio France International (RFI) Jean Hélène (voir le reportage en encadré), assassiné à Abidjan en Côte d’Ivoire, est-ce difficile voire dangereux pour des journalistes étrangers de faire leur travail sur le continent africain ?

Clea Kahn-Sriber : Il est difficile d’exercer en tant que journaliste étranger mais tout comme un journaliste africain. Parfois, les correspondants de médias étrangers ont pu se faire exclure d’un pays, sont déclarés persona non grata ou sont très enfreints dans leur capacité à exercer. Donc, oui, c’est toujours une préoccupation actuelle.

Qu’en est-il des journalistes africains ?

La situation varie en fonction des pays. Différents problèmes se posent aux journalistes africains. Parfois, comme en Érythrée ou en Guinée équatoriale, il y a une absence de médias indépendants et de capacité à exprimer tout opinion que ce soit. Dans d’autres endroits, c’est un gouvernement très fort qui, à travers des lois, emprisonne très facilement les journalistes ou les censure. On a récemment vu les emprisonnements de journalistes au Tchad mais cela arrive également très fréquemment en Éthiopie où des journalistes sont retenus depuis 2001 sans qu'aucun procès n'ait été intenté contre eux.

Il existe aussi des menaces physiques très réelles contre ces journalistes. La Somalie en est l’exemple le plus criant. Pas plus tard qu’hier encore, un autre journaliste d’une télévision indépendante s’est fait criblé de 6 balles. Les dangers physiques, les atteintes aux libertés civiles et politiques des journalistes en Afrique sont réelles. Cela enfreint énormément leur capacité à travailler dans un environnement que l’on pourrait qualifier de « normal ».

Jean Hélène au mois d'Août 2003 au Liberia / Photo AFP
Jean Hélène au mois d'Août 2003 au Liberia / Photo AFP
Font-ils aussi face à la corruption ?

Quand on parle de conditions de travail normales, il y a quand même un facteur qu’il faut prendre en compte, c’est la faiblesse des moyens économiques des entreprises de presse sur le continent. Ce manque de moyens peut mener à des comportements clientélistes de certains journalistes qui vont écrire un article en contrepartie d’avantages donnés par la personne destinataire de l’article. Ceci est aussi lié parfois à un déficit en formation. On dit souvent que l’éthique est le premier bouclier du journaliste. Parfois c’est vrai que cette notion de déontologie et d’éthique n’est pas toujours bien connue et on pêche un peu par défaut.

Quel est le top 3 des pires pays du continent où travailler en tant que journaliste africain ?

Tout en bas de l’échelle du classement de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté d’information,  il y a l'Érythrée, la plus grande prison pour journalistes en Afrique. Il n’y a aucun média indépendant depuis de nombreuses années dans cet État qui tient d’une main de fer tous moyens de communication. RSF a d’ailleurs soutenu la création d’une radio érythréenne basée à Paris qui diffuse en onde courte en Érythrée pour que, malgré tout, l’information circule. Quand on pense que la création du sud Soudan n’a pas été rapportée en Érythrée, c’est vraiment  un trou noir total qui existe sur l’information.

A la 175e place sur 179 de notre classement : la Somalie où il y a vraiment  un danger physique pour les journalistes dès qu’ils sortent de chez eux. Je parlais plus tôt du journaliste qui s’est fait tiré dessus hier mais il y a un taux de mortalité terrible depuis le début de l’année. Il y a eu 6 journalistes morts en 2013 et 18 ont été tués dans l’exercice de leur métier en 2012.

Au Soudan,  les journaux subissent une censure terrible. Et puis en Éthiopie évidemment, la loi anti-terroriste continue d’emprisonner des journalistes pour des prétextes extrêmement vagues.

Témoignage du journaliste nigérien Moussa Kaka.

Moussa Kaka /Photo AFP
Moussa Kaka /Photo AFP
Actuellement correspondant au Niger pour RFI, Moussa Kaka a été emprisonné pendant un an de septembre 2007 à octobre 2008. La autorités du pays lui reprochaient ses contacts avec la rébellion touareg du pays.

TV5MONDE : Comment travaillez-vous au quotidien au Niger ? Vous même avez été en prison pendant un an entre 2007 et 2008 ?


Moussa Kaka : Aujourd’hui, la liberté de la presse au Niger est vraiment totale. Les journalistes écrivent et commentent ce qu’ils veulent. Avant, la liberté de la presse était terrible au Niger. Beaucoup de gens ont été emprisonnés, séquestrés. Dans mon travail quotidien de journaliste, j’ai toute latitude de faire ce que je veux  dans le cadre du respect de la déontologie du métier.

Comment ce changement est-il intervenu ?


En 2007,  c’était une vraie dictature sur la liberté de la presse. Le régime du président Mamadou Tandja a opprimé la presse nigérienne dans son ensemble. Aujourd’hui, la réalité est tout autre.
La liberté de presse au Niger était un problème de choix politique. Les dirigeants actuels ont choisi de dépénaliser les délits de presse. C’est l’un des rares pays africains à l’avoir fait. Et ça marche très bien. Les autorités notamment le président de la République (Mahamadou Issoufou, ndlr) en premier lieu, a juré de ne jamais mettre un journaliste en prison ou de porter plainte contre lui.
Il a également signé la « Déclaration de Montagne de la Table » donne toute la crédibilité à la liberté de la presse. Ce texte atteste que le président ne poursuivra pas un journaliste. Et pourtant la presse nigérienne n’est pas tendre avec lui.  Elle tire à boulets rouges sur le régime et le président.

Avant ce grand changement de politique à l’égard des médias, les journalistes devaient-ils faire face à des problèmes de corruption ?

Étant donné que certains médias ne sont pas bien rémunérés et que les journalistes ne sont pas bien payés, ils se prêtent alors au jeu. La corruption sévit entre la presse et les politiques. Ils s’arrangent entre eux pour financer ou insulter X ou Y ou bien faire passer des commandes. C’était une réalité au Niger qu’il faut déplorer. Et ça existe encore dans la presse écrite notamment.

Les journalistes ont-ils aujourd’hui plus de moyens pour travailler ?

Les journalistes ont un peu plus les moyens de travailler. Le régime est ponctuel à donner des subventions aux médias nigériens. Le conseil supérieur de la communication veille au grain, les partenaires au développement de la coopération française notamment, investissent beaucoup dans le développement, le renforcement des capacités journalistiques.

Existe-t-il aujourd’hui davantage de formation pour les journalistes dans le pays ?

Depuis les années 80, il y a une seule école de journaliste au Niger qui est toujours là. Elle forme beaucoup de journalistes nigériens et africains, notamment des Tchadiens.
Aujourd’hui, ils se créent aussi beaucoup plus facilement de médias.  Dans la région ouest africaine, le Niger est l’un des pays qui a le plus de médias audiovisuels. Notamment la capitale Niamey bat le record, je crois, de télévisions privées en Afrique de l’ouest.


La liberté de la presse en chiffres

40 journalistes ont été tués dans le monde en 2013 et 184 sont toujours emprisonnés

Journalistes tués en Afrique en 2013 :

6 en Égypte, 6 en Somalie et 1 en RDC.

Journalistes emprisonnés en Afrique en 2013 :

28 en Érythrée, 4 en Égypte, 2 au Rwanda, 1 en Gambie, 1 en Libye, 1 au Maroc et 1 en RDC.

(source RSF)