Afrique : la société civile en marche

A Lome, au Togo, samedi 25 avril,  ©AP Photo/Erick Kaglan
A Lome, au Togo, samedi 25 avril,  ©AP Photo/Erick Kaglan

Manifestations réprimées à Bujumbura, rassemblement sur la place de la révolution à Ouagadougou. Du Burundi au Burkina Faso, l'opposition et la société civile restent mobilisées et bien décidées à veiller au bon déroulement des prochaines présidentielles. Au Togo et au Bénin les citoyens, eux, étaient appelés à voter ce week-end. Tour d'horizon sur les enjeux des élections passées et futures.

 

dans

Sans surprise, Omar el-Béchir, le président du Soudan depuis un quart de siècle, a été 'réélu' pour cinq ans de plus avec près de 95% des voix. Un énième exemple de d'élection de façade en Afrique ? Pourtant, ailleurs sur le continent, de plus en plus de voix s'élèvent pour la défense d'un processus électoral libre et transparent. Dernier exemple en date... le Burundi.

Insurrection populaire

A l'origine du mécontentement de la rue burundaise l'annonce, samedi 25 avril, de la candidature du président Nkurunziza à un troisième mandat, le 26 juin prochain. Une déclaration qui a fait l'effet d'une bombe dans ce petit pays de la région des Grands Lacs. L'opposition ainsi qu'une grande partie de la société civile a immédiatement réagi dimanche 26 avril en appelant à manifester pacifiquement contre une 3e candidature "inconstitutionnelle" et "contraire aux accords de paix d'Arusha" (qui avaient ouvert la voie à la fin de la guerre civile 1993-2006, ndlr). La mobilisation s'est soldée par la mort de quatre manifestants, la fermeture, lundi 27 avril, de plusieurs radios indépendantes et une vague d'arrestations de quelque 300 opposants, dont Pierre-Claver Mbonimpa, défenseur des droits de l'Homme et figure de la société civile burundaise. Malgré le durcissement du ton et l'interdiction de manifester par les autorités, les opposants se disent déterminés à poursuivre leurs rassemblements jusqu'à ce que le président renonce.

En Afrique de l'Ouest, au Burkina Faso, la société civile semble, elle aussi, bien décidée à défendre les acquis de l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre derniers. Place de de la révolution à Ouagadougou, ils étaient quelques milliers, à l'appel de la société civile burkinabé et de l'ex-opposition au président déchu à assister à un grand meeting de soutien. D'après le professeur Luc Marius Ibriga, porte parole des organisations de la société civile, ce rassemblement visait à "protéger les idéaux de la révolution d'octobre". Mais aussi à soutenir le nouveau code électoral, adopté par les députés de la transition, le 7 avril dernier, qui exclut des prochaines élections d'octobre les partisans de l'ancien président Blaise Compaoré.

Tripatouillages constitutionnels 

Au Congo Brazaville et en RDC, les présidents  Joseph Kabila et  Denis Sassou-Nguesso, respectivement en place depuis 1997 et 2001, envisagent tout deux de modifier la Constitution qui fait obstacle à leur candidature pour un nouveau mandat en 2016. Mais, là aussi, la société civile dénonce les "tripatouillages" constitutionnels et défend un processus électoral libre et indépendant. Au Congo Brazaville, les opposants à cette nouvelle candidature mettent en avant l'article 57 de la Constitution qui interdit au septuagénaire d'entamer un 3e septennat pour cause de limite d'âge et du nombre de mandat. En RDC voisine, les opposants à la réélection de Joseph Kabila se mobilisent, eux aussi, contre toute velléité de réviser le texte fondamental. 


Au Togo, le bilan est plus mitigé. Face à une opposition divisée et un président sortant, Faure Gnassingbé, qui visait un troisième mandant consécutif, les élections du 25 avril dernier ne semblent pas avoir soulevé l'enthousiasme de la  population. La participation s'est avérée plutôt faible.Sur les 3,5 millions d’électeurs appelés aux urnes samedi 25 avril, seuls 53 à 55% d'entre eux se sont déplacés selon la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) contre près de 65% en 2010. 

Néanmoins, la campagne s'est globalement déroulée dans le calme. Et malgré, des irrégularités dénoncées par Jean-Pierre Fabre, le principal opposant du président togolais, dans l’ensemble : « le scrutin s’est déroulé dans des conditions acceptables de liberté et de transparence », a déclaré  Amios Sawyer, le chef de la mission de la Cédéao (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest).

​Dimanche 26 avril, les Béninois voisins votaient pour les législatives. Petit pays de l'Afrique de l'Ouest, le Bénin est l'un des rares Etats à avoir tourné le dos à une dictature militaire dès les années 1990 et à s'être engagé sur la voie de la démocratie en adoptant un système électoral multipartite et libéral. Cependant, des interrogations planent sur l'évolution du processus politique du Bénin. La campagne électorale des législatives a été marquée par une organisation logistique des plus chaotiques (retard pour la distribution de cartes d'électeurs), un émiettement des partis (de 36 à plus de 200) et un débat houleux sur une possible modification constitutionnelle qui permettrait à l'actuel président, Thomas Boni Yayi, de briguer ... un 3e​ mandat lors de la présidentielle de 2016.
 

Trois questions à Marie-Roger Biloa, directrice du groupe Africa International.

Election de façade au Soudan, répression de manifestations pacifiques au Burundi, bilan mitigé au Togo... Quelles sont les reculs et les avancées notables de la démocratie en Afrique ?

La démocratie de type occidental est une greffe qui met du temps à prendre, dans la mesure où les circonstances de l'histoire ont amené les pays africains à commencer là où d'autres, notamment au Nord, ont abouti au terme d'un long processus de maturation politique, économique et sociale.
C'est la bourgeoisie, en France, qui a porté ce type de régime d'égalité civique, basé sur un certain niveau de vie et d'éducation. En Afrique, la "bourgeoisie" se réduit à une classe moyenne très restreinte, vivant sur les fonds publics et creusant les inégalités sociales. Elle se retrouve donc généralement du côté du pouvoir contre les masses de jeunes désoeuvrés et des populations rurales appauvries par la mauvaise utilisation des ressources et l'égoïsme de ceux que le système a enrichis.
Ce qui a changé, c'est la détermination des jeunes  – la majorité de la population africaine, comme on sait – à obtenir le changement. La montée des contestations se heurte souvent à la violence d'état, mais les avancées obtenues ici et là poussent inexorablement vers le respect des institutions démocratiques. Avec des hauts et des bas, bien sûr, mais le mouvement est une lame de fond.

Dans plusieurs pays d'Afrique francophone, les présidents tentent de modifier la Constitution pour prolonger leur mandat. Du Burundi au Burkina en passant par le Congo Brazzaville et la RDC, la société civile dénonce les "tripatouillages" constitutionnels. Quel est le poids de la société civile dans ces pays ?
 

Les populations en ont marre d'entendre égrener les taux de croissance élevés en Afrique, "nouvel eldorado", tout en pataugeant eux-mêmes dans le chômage, sans perspectives, sans espoir. Avec les réseaux sociaux, des groupes de jeunes structurent désormais la société civile avec plus de résultats qu'auparavant, car la force de mobilisation est considérable. Et les pouvoirs contestés comme au Congo-Kinshasa ne s'y trompent pas, qui ont prestement emprisonné des membres du collectif citoyen "Filimbi", "sifflet" en swahili ; ils participaient à une activité avec des représentants de "Y'en a marre" et "Bali Citoyen", autres mouvements citoyens qui ont mené le changement au Sénégal et au Burkina Faso. Désormais les jeunes militants civiques sont sous surveillance dans différents pays, mais pendant combien de temps?  Les tripatouillages passent de plus en plus mal.
 

A contrario le Bénin, jusqu'alors présenté comme un exemple à suivre en termes de démocratie, n'est-il pas en train de reculer ? 

Le Bénin, comme tous les autres pays, subit les aléas de la démocratie en gestation. Deux bonnes élections successives ne prémunissent pas contre les fraudes, ni même les tentatives de violer la constitution. Mais les citoyens sont vigilants. La dernière élection présidentielle était entachée d'irrégularités assez graves, mais les Béninois ont fermé les yeux parce que le président entamait ainsi son second et dernier mandat. Implicitement, les populations, au sortir de règnes illimités qui duraient des décennies, semblent indulgentes lorsqu'il s'agit de reconduire un chef d'état dans les limites prévues par la loi fondamentale. Au-delà, on se heurte à la révolte de citoyens vigilants...