Algérie : contre-campagne féroce sur le Web

Caricatures, vidéos satiriques, détournements… la campagne présidentielle algérienne affole la toile. C'est la première fois que les réseaux sociaux investissent une élection en Algérie, et les opposants à la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un quatrième mandat se déchaînent. Réaction de dépit face à un scrutin joué d’avance ou véritable cyberrévolte contre le régime en place ? Eléments de réponse.

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Le sketch tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Deux jeunes internautes algériens imitent la dernière rencontre publique entre Abdelaziz Bouteflika et le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaid Salah. La vidéo croque deux personnages, un gradé moustachu, archétype du régime militaire, et un homme politique malade, cloué sur son fauteuil, bardé de pansements. Le général répond machinalement "oui", sans rien comprendre aux ordres inaudibles d’un président sortant quasi végétatif.



Désormais, chaque initiative d'Abdelaziz Bouteflika provoque une riposte immédiate sur le net. Les détournements se multiplient. De jeunes internautes ont ainsi publié sur YouTube une parodie du journal télévisé de 20 heures de l’ENTV, la principale chaîne étatique du pays, où Bouteflika remettait les documents de sa candidature au Conseil constitutionnel.  Un faux Bouteflika renonce finalement au poste de chef d’Etat "Tab Jnani - Je ne peux pas continuer ma mission", reconnaît l’homme. 

La vidéo a été visionnée par plus de 60 000 personnes. Un succès encore très loin des audiences sur le net de jeunes humoristes devenus stars du Web. Anes Tina, Zarouta Youcef, Mister X, ou Chemsou Blink raillent chaque semaine les élections présidentielles algériennes. Leurs sketchs touchent des centaines de milliers d’Algériens. Anes Tina, dans un rap intitulé "Message au Président", demande simplement à Bouteflika d’aller "se reposer".

Plus de 400 000 internautes ont visionné la vidéo. Le jeune homme de 24 ans fanfaronne. "Ce succès ne me surprend pas. Je touche des millions de personnes". Cette contre-culture politique met à mal les rares efforts du camp du président sur le Web. Le clip de soutien au chef de l’Etat, "Notre serment pour l’Algérie", réalisé par 64 noms de la chanson, du cinéma ou du sport, a dû être retiré de YouTube par l’équipe de campagne du candidat, face à la violence des commentaires. Les internautes accusent des artistes comme la chanteuse franco-algérienne de RnB Kenza Farah, Cheb Khaled ou le comédien Smain, d’avoir vendu leur âme au régime en place contre de fortes sommes d’argent. Le YouTubeur Chemssou Blink en a profité pour détourner les paroles du clip : "Payez moi chaque morceau et je dirai que vous êtes les meilleurs. Je ne suis ni pauvre, ni digne", peut on entendre.



Cette contre-campagne réjouit Abdou Semmar, figure de la blogosphère et opposant au régime. "L’effet boomerang est désastreux. Le pouvoir en place a complètement négligé le Web comme outil de propagande. Le régime appuie sa campagne sur le contrôle des grands médias traditionnels. Seulement un peu plus de 2,5 millions de personnes lisent régulièrement la presse, contre quelque 13 millions d’internautes", décrit le rédacteur en chef du journal en ligne indépendant, Algérie Focus.

Symbole de cette négligence, l’équipe de campagne du président algérien a tout simplement oublié d’acheter les noms de domaine correspondant à son candidat. La page www.bouteflika2014.com abrite ainsi un faux site parodique où Cheb Khaled avoue son soutien à Bouteflika par "amour du whisky". Le compte twitter officiel de Bouteflika, pour sa part, semble en déshérence et ne compte que quelques dizaines d’abonnés. "Face à cette Algérie sclérosée, proche des années 1970, se dresse une autre Algérie, celle du peuple et des jeunes. Elle se retrouve dans la blogosphère, les réseaux sociaux, les plateformes de partage de vidéos," décrit Abdou Semmar. La blogosphère est apparue au moment des émeutes de janvier 2011 en Algérie, selon l’opposant. Le développement de cette contre-culture politique reste, en outre, nourrie par la démographie algérienne. "Plus de 70% des Algériens ont moins de 30 ans. Et la jeunesse est plus familière des nouvelles technologies. Elle s’est emparée de ces outils pour s’exprimer avec un génie propre à l’Algérie, celui de l’autodérision et de l’humour face à la tragédie", précise Abdou Semmar. Une telle liberté de ton, sous un régime autoritaire, peut surprendre. "L'Algérie a connu une parenthèse démocratique entre 1988 et 1991. Une forme de liberté d'expression est restée", analyse abdou Semmar.

Sidali Kouidri Filali, 35 ans, porte parole du mouvement civil de contestation de l’élection présidentielle ‘Barakat’ ("Ça suffit"), abonde dans le même sens : "Beaucoup de jeunes se méfient des médias contrôlés par le pouvoir. L’information se trouve sur le Web et elle peut être faite par les internautes. La première preuve tangible du bourrage des urnes par le  régime a été fournie par la vidéo d’un jeune électeur lors des dernières législatives." Le jeune opposant met surtout en exergue le potentiel de mobilisation des réseaux sociaux : "En quelques clics, un  appel à manifester peut être lancé. Nous n’étions que cinq lors de notre premier rassemblement, puis 30 au moment des premières arrestations. Aujourd'hui, plus de 30 000 personnes nous suivent sur Facebook. Le pouvoir en place a voulu nous coller l’image d’un mouvement civil essentiellement composé de membres issus de l’élite d’Alger. Facebook nous a fait sortir de l’anonymat et nous touchons aussi les citoyens hors d’Alger. Des manifestations ont lieu chaque jour dans plusieurs ville du pays", explique le blogueur.

Image satirique représentant le président et son ancien Premier ministre (@www.diasporasaharaoui.com)
Image satirique représentant le président et son ancien Premier ministre (@www.diasporasaharaoui.com)
Ali Kwani vit à Bejaia, en Kabylie. Il a connu Barakat sur Facebook et faisait partie des manifestants devant le gouvernorat de la ville, le 2 avril dernier. Il va se déplacer à Constantine pour mobiliser les partisans du mouvement : "Je n’ai pas le sentiment de faire partie de l’élite. Je m’inquiète surtout des conséquences économiques de la corruption de ce pouvoir. Je ne veux pas voir mes enfants rejoindre la cohorte des jeunes diplômés chômeurs à qui le pays n’offre qu’une allocation mensuelle de 15 000 dinars (NDLR : 140 euros)", témoigne cet ancien fonctionnaire. 

Le pouvoir en place craint la force de mobilisation des ‘facebookers’. Selon le quotidien El Watan, le directeur de la campagne de Bouteflika, Abdelmalek Sellal, chercherait à réprimer définitivement cette fronde sur internet. "En 2009, au moment des émeutes de El Oued, dans le sud-ouest du pays, le pouvoir en place a coupé pendant plusieurs jours l’accès à Internet. En mars 2011, le régime, par crainte de la puissance mobilisatrice des réseaux sociaux, avait également coupé le Web. Le pouvoir en place peut à nouveau interdire l’accès au réseau à l’approche du scrutin", estime, Sidali Kouidri Filali, du mouvement Barakat. "Ces dernières années, les autorités algériennes ont essayé de limiter le développement du Web dans le pays. Le débit est très cher. Le réseau 3 G est balbutiant", explique pour sa part le blogueur Abdou Semmar. En effet, seulement 17 % de la population algérienne a accès à internet contre 55 % au Maroc et 41 % en Tunisie. Cette proportion reste stable depuis 2010. Un seul opérateur, contrôlé par l’Etat, Algérie Télécom, fournit la bande passante. "Le pouvoir engage également des ‘hackers’ pour essayer de saborder les sites d’opposition", ajoute Abdou Semmar. Le site independant d'information participatif Envoyés spéciaux algériens a été mis hors d'état de nuire par des pirates proches du pouvoir. Il a retrouvé une seconde vie sur Facebook.

Le gouvernement a en outre déjà  fait incarcérer des internautes pour leur prise de position politique. Abdelghani Aloui, jeune chômeur de Tlemcen s’est retrouvé en prison en 2013 pour avoir publié une vidéo hostile à Bouteflika sur son compte Facebook. Le climat est devenu plus lourd en cette fin de campagne. Les  humoristes les plus influents de la toile algérienne se sont concertés et refusent désormais de parler devant les médias de l’élection présidentielle. "Nous n’avons pas peur, se défend pourtant Anes Tina. Nous  voulons simplement ne plus parler de politique avant la tenue du scrutin. Les Algériens doivent choisir par eux mêmes", estime l’humoriste joint par téléphone.

La dernière vidéo de Mister X, star de la toile, illustre ainsi les dangers de la satire dans le pays. Effet garanti :


“Boutefoutai“

La video anti-Bouteflika qui parodie Stromae