Algérie : le censeur n'est pas en panne

(Thinkstock photo)

Journaliste emprisonné pour ses écrits sur Facebook, assèchement des ressources publicitaires, des chaînes de télévisions menacées, le pouvoir algérien ne fait pas vraiment mystère de son souhait de rendre une presse plus docile à son endroit.

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L'article de loi ressemble à un cauchemar de journaliste, un mode d'emploi du découragement professionnel. Il porte un numéro, le 144,  et stipule : "Est puni de 2 mois à 2 ans et d’une amende de 1000 DA à 500 000 DA, ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque, dans l’intention de porter atteinte à leur honneur, à leur délicatesse ou au respect dû à leur autorité, outrage dans l’exercice de leurs fonctions ou à l’occasion de cet exercice, un magistrat, un fonctionnaire, un officier public, un commandant, ou un agent de la force publique, soit par paroles, gestes, menaces, envoi ou remise d’objet quelconque, soit par écrit ou dessin non rendu public."

Mais qui donc aurait l'idée saugrenue de porter atteinte à "l'honneur", à la "délicatesse" et au "respect" dû aux agents de l'Etat ? Oser mettre un peu de lumière sur les coulisses du pouvoir est en effet bien inutile. A moins d'être un grand imaginatif, tout le monde sait que les personnes qui représentent le pouvoir, quel que soit le pays et quel que soit le pouvoir, sont des personnes exemptes de tout soupçon.

2 ans de prison pour des posts sur Facebook

Mohamed Talmat, journaliste freelance, vient de l'apprendre à ses dépens.
Il était poursuivi pour des posts publiés sur Facebook "contenant des propos jugés diffamatoires, insultants et outrageants à l’égard du président de la République, du Premier ministre, son épouse et sa fille, du ministre de la Défense nationale, de la ministre de l’Artisanat, du commandant de la 4e Région militaire, le général Abderrazak et son fils."

Le journaliste Mohamed Talmat
Le journaliste Mohamed Talmat
(DR)


Lors de l'audience, les avocats du prévenu pointent les irrégularités de la procédure, puis l'intéressé est invité à s'expliquer, à donner des détails. Il relit la prose "litigieuse". 
Mauvaise idée.

Le journal El Watan, qui assiste à l'audience,  rapporte que la juge l’interrompt "pour le sommer de ne pas reprendre les mots qu’elle estime diffamatoires à l’égard du Président." Mohamed Talmat, malgré tout, s'obstine et, toujours selon El Watan : "La juge le rappelle à l’ordre en le menaçant de l’inculper une seconde fois. Atmosphère houleuse.
Une heure plus tard, la juge rend sa décision.

Le prévenu n’est plus passible d’"outrage au Président" et de l’article 144 bis qui prévoit des amendes. La juge a retenu plutôt l’article 144, évoqué plus haut. Mohamed Talmat écope de la peine maximale : deux ans de prison ferme assortie d’une amende de 500 000 DA (environ 4000 euros).

(capture d'écran)

"Donner des leçons de journalisme à certaines plumes"

Quelques jours plus tard, peut être à destination  de celles et ceux qui qui n'auraient pas bien compris la leçon, le président  du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah précisera que la "remise en cause " des prérogatives du chef de l’Etat constitue " un acte tout autant immoral qu’inacceptable " et qu'il se porte volontaire pour donner des

Abdelmalek Sellal, Premier ministre algérien
Abdelmalek Sellal, Premier ministre algérien
(RSF)

leçons de journalisme à " certaines plumes " qui recourent, selon lui, " à des écarts de langage et des jugements non fondés pour dénigrer l’institution et ses membres ".
Mohamed Talma aurait dû penser à le contacter.

Jeudi 14 juillet, lors d'une visite à Oum El Bouaghi, dans la région des Aurès, le Premier ministre en personne a enfoncé le clou. Il a rappelé que l'Etat n'a  "aucun problème avec la presse. Les journalistes sont libres,  mais ils sont tenus de respecter l'éthique et les institutions de l'Etat. (...) Nous n'emprisonnons aucun journaliste en raison de ses  opinions, mais la diffamation, l'injure, l'insulte et l'atteinte à la dignité  des personnes et des familles ne fait pas partie de nos traditions".      

 

Sale temps pour la presse indépendante.

Le journal El Khabar connaît une situation critique depuis -quelle malchance !-, qu'il ne bénéficie plus de la publicité publique.  Le sauvetage du quotidien aurait pu se faire via le rachat  du groupe El Khabar (comprenant le journal mais aussi  la chaîne KBC et l’imprimerie) à Ness Prod, filiale de Cevital, un géant financier algérien (agro-alimentaire,  grande distribution, industrie et services) . 
Las !

<span>Le vendredi 1er Juillet 2016.<br />
Des journalistes algériens et des intellectuels protestent, notamment, contre la répression gouvernementale envers la presse devant le théâtre national à Alger </span>
Le vendredi 1er Juillet 2016.
Des journalistes algériens et des intellectuels protestent, notamment, contre la répression gouvernementale envers la presse devant le théâtre national à Alger
( AP photo / Anis Belghoul )

Mercredi,  le tribunal a annulé la vente salvatrice. Motif : le ministère de la Communication a estimé que ce rachat n'était pas conforme à la loi qui interdit "la concentration de plusieurs titres entre les mains d’une seule personne".
Cependant, le ministre a tenu à rassurer les anxieux. Lors d'une visite à Oran, ce jeudi 14 juillet, Hamid Grine a assuré que son ministère n'avait "aucune volonté de fermer le journal El Khabar" : " Il faut que les journalistes d’El Khabar soient rassurés. Ils ne doivent pas écouter d’autres personnes (sur ce sujet) hormis les officiels". La chose est claire.
Du fond de leur prison, le patron de la chaîne KBC, Mehdi Benaïssa, son directeur de la production Ryad Hartouf et  la directrice centrale au ministère de la Culture Nora Nedjaï, tous poursuivis pour "fausses déclarations" et "abus de fonctions", doivent respirer.

"Un régime serré d’autorisations et de régulations"

Le 1er juillet, Amnesty International tirait déjà la sonette d'alarme. L'ONG de défense des droits de l'homme constatait l'augmentation  "des restrictions à l’encontre des médias indépendants" et estimait le Code de l’information "excessivement restrictif". En pratique, écrivait-elle, ce code " ne fait que consolider le contrôle de l’État sur les médias à travers un régime serré d’autorisations et de régulations sur les propriétaires de publications".

Avec un certain bon sens et une approche dépassionnée Ali Yahia Abdennour écrit dans sa tribune : "La presse ne connaît qu’une limite, l’obligation de vérité. Les journalistes des journaux libres sont sensibles aux arguments que leur imposent leur conscience, leur convictions, leurs sentiments de justice et d’équité, leurs sens de l’intérêt national. Les journaux libres comme El Watan, Liberté, El Khabar, le Soir d’Algérie et le Quotidien d’Oran que je lis, et d’autres, qui informent et forment l’opinion publique, propagent un savoir, un savoir-faire et un savoir-vivre.."