Afrique

Archives de l'Elysée sur le Rwanda : « rien ne va dans le sens de Paul Kagamé »

Photos de victimes exposées au mémorial de Kigali<br />
<sub>Photo Ben Curtis / AP</sub>
Photos de victimes exposées au mémorial de Kigali
Photo Ben Curtis / AP

Alors que le 21ème anniversaire du génocide rwandais vient d'être célébré à Kigali, l'Elysée a annoncé l'ouverture d'une partie de ses archives relatives au sujet. Le journaliste et écrivain français Pierre Péan répond aux questions de TV5MONDE sur les raisons et les conséquences de cette "déclassification".

dans

Les documents officiels, de 1990 à 1995 devraient permettre de mieux comprendre l’implication de la France dans ce drame où près de 800 000 personnes, en grande majorité issues de l’éthnie Tutsi au Rwanda, ont été exterminées en quelques mois.

Ce génocide, l’un des plus considérables du XXème siècle, a occasionné de nombreuses accusations contre la France. Pierre Péan, écrivain et journaliste français d’investigation, a publié en 2005 un ouvrage retentissant « Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda, 1990-1994 », qui défend la thèse d’une non-implication de l’Etat français.


Que pensez-vous du geste de la France de déclassification des archives de l’Elysée au moment de la commémoration des 21 ans du génocide ?

Pierre-Péan : L’Elysée est sous la pression du Rwanda, d’associations, avec le soutien de Paul Kagamé, qui cherchent la déclassification de toute les archives françaises, pas seulement de l’Elysée, mais aussi de la Défense et de la DGSE notamment. C’est donc un signe de bonne volonté de l’Elysée à l’égard de Kigali. Mais il n’a échappé à personne que ça n’a pas été une grande joie à Kigali.

Justement, le président Kagame est-il mis en danger avec ces documents officiels français ?

Pierre Péan

Journaliste et écrivain français, Pierre Péan et l'auteur de multiples ouvrages sur des sujets souvent hautement sensibles. Publié en 2005, son livre  Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda, 1990-1994 (éditions Mille et une nuits) est consacré aux accusations portées contre la politique française au Rwanda, qu'il s'attache à réfuter, et aux accusateurs, à qui il attribue des liens avec le Front patriotique rwandais (FPR). Il lui a valu de nombreux procès, qu'il a toujours gagné. Il revient sur ce sujet dans plusieurs travaux ultérieurs dont, en 2010, Carnages : Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique (Fayard).

P.P : Je crois connaître ces documents très bien, et rien ne va dans le sens de Paul Kagamé, ça ne l’arrange pas.

Sa brouille avec la France est-elle en jeu, est-ce une manière de l’obliger à moins de virulence, à cesser ses accusations ?

P.P : Cela ne changera pas grand chose. Ses soutiens, tant français que rwandais, ont depuis longtemps accès à ces archives, même si elles ne sont pas déclassifiés. C’est donc un geste politique mais qui n’a pas de conséquences.

De nombreux observateurs estiment que la France ne prend aucun risque avec cette déclassification, qui est partielle, et que des documents manqueront. Qu’en pensez-vous ?

P.P : C’est un petit geste, qui n’engage pas à grand chose. Quand j’ai écrit « Noires fureurs, blancs menteurs » en 2005, j’ai eu par mes propres sources, largement accès aux archives dites « de l’Elysée ».  Je crois que c’est cela qui va être déclassifié. Ce sont des dossiers très intéressants, mais qui ne vont pas satisfaire Kigali. Ces archives ne vont pas dans leur sens,  elles vont dans ce que je crois être la vérité, c’est-à-dire la non-implication de la France dans le génocide.

Vous pensez que la France n’est pour rien dans le génocide rwandais, mais par contre que les Etats-Unis seraient impliqués ? Les Etats-Unis auraient empêché toute enquête sur l’attentat du 6 avril 1994, à l’origine du génocide ?

P.P : Kagamé ne serait jamais arrivé au pouvoir sans l’aide de pays comme les Etats-Unis, le Royaume-uni et Israël. Depuis, toutes les tentatives pour connaître la vérité globale de toute cette affaire depuis 1990 ont été entravées par l’action notamment des Etats-Unis. Dans l’affaire du TPIR par exemple, dès 1996, un enquêteur qui s’appelait Michaël Korigan avait mis le doigt sur l’implication du FPR dans l’attentat et a été rapidement ramené à la maison. La procureur du TPIR, Carla Del Ponte a été obligé de quitter son poste parce qu’elle voulait enquêter sur l’action du FPR et de Paul Kagamé.