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Au Togo, les raisons d'une contestation inédite

Le président togolais Faure Gnassingbé en visite au Nigeria en mai 2015. 
Le président togolais Faure Gnassingbé en visite au Nigeria en mai 2015. 
©AP Photo/Sunday Alamba

L’opposition mobilise des milliers de partisans dans les rues de Lomé et d’autres villes du pays. Ils réclament des réformes constitutionnelles et la démission du président Faure Gnassingbé, élu en 2005 après presque 40 ans de règne de son père. Qui est-il et quel est son bilan ? Explications. 

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Manifestation inédite, tournant historique ? Dans la foule descendue, mercredi 6 septembre, dans les rues de Lomé notamment, des manifestants brandissaient des messages hostiles au régime du président Faure Gnassingbé. D’autres appelaient directement à sa démission. 
 


Ces protestations d’ampleur ont eu lieu à l’appel de l’opposition togolaise et réclament des réformes constitutionnelles sur la limitation du nombre de mandat et le mode de scrutin à deux tours.  

► Lire notre article sur les raisons des cette mobilisation.

Des mesures prévues par un accord politique signé en 2005 mais jamais mis en oeuvre par le président qui prend alors les rênes du pays : Faure Gnassingbé, le fils du père au pouvoir pendant près de 40 ans. 

Un manifestant appelle le président togolais à la démission.  
Un manifestant appelle le président togolais à la démission.  
©Emmanuelle Sodji/TV5MONDE


« Dans les années 1990, il y avait le père. Aujourd'hui, nous avons le fils. Et les populations supportent difficilement cette succession dynastique et surtout les ruses, les subterfuges que M. Faure Gnassingbe fait tous les jours pour rester indéfiniment au pouvoir ! » dénonçait, mercredi 6 septembre, le chef de file de l'opposition Jean-Pierre Fabre. 

Qu’est-il reproché au président ? Comment cet homme critiqué par l’opposition a-t-il conquis le pouvoir ? 

Formé à l’étranger

Faure Gnassingbé, né en 1966 dans le sud-est du Togo, a étudié en France et aux Etats-Unis avant de revenir au pays. Il a ainsi décroché une maîtrise de gestion de l’université Paris-Dauphine et un MBA à George Washington university. 

Il fait officiellement ses débuts en politique en mars 1999, à 32 ans, en tant que député de la circonscription électorale de Blitta au centre du Togo. Il va ensuite présider à l’Assemblée nationale, la commission des relations extérieures et de la coopération. « Un poste stratégique en cette période où le Togo est isolé sur la scène diplomatique internationale », observe nos confrères de Jeune Afrique. Une période qui intervient après la réélection très contestée de son père Gnassingbé Eyadéma en 1998. 

A nouveau élu député en 2003, le fils est nommé ministre de l’Equipement des Mines et des Postes et Télécommunications. Un début de carrière qui le place, dans sa famille, comme seul héritier politique de son père. 
 

Un pays en héritage

Alors que dans sa biographie publiée sur le site de la présidence togolaise on peut lire ensuite qu’ « il est élu à la Présidence de la République en avril 2005 », cette version officielle omet une étape importante de l'histoire politique togolaise.

Quand son père décède en février 2005, Faure Gnassingbé est en réalité porté au pouvoir par l’armée. Un coup de force contraire aux dispositions constitutionnelles stipulant que c'est au président de l’Assemblée nationale d'assurer l’intérim. Mais cette prise de pouvoir sera légitimée dans la foulée par le vote contraint d'amendements à la Constitution. 

Ce coup d'Etat déguisé est vivement dénoncé par la communauté internationale. Faure Gnassingbé finit par céder et démissionne un mois plus tard pour se présenter ensuite rapidement comme candidat à la présidentielle. 

Il est finalement élu en avril 2005 à l’issue d’un scrutin contesté par l’opposition qui entraîne des violences durement réprimées. On compte des centaines de morts. 

<p>Le président  Faure Gnassingbé lors de l'élection présidentielle togolaise de 2010.</p>

Le président  Faure Gnassingbé lors de l'élection présidentielle togolaise de 2010.

©AP Photo/Sunday Alamba


« Un accord politique général est signé. Il prévoyait un certain nombre de mesures, nous explique Seidik Abba, journaliste. Aujourd’hui, toute la crise politique vient du fait que certaines dispositions de cet accord n’ont pas été mises en oeuvre par Faure Gnassingbé notamment les mesures les plus importantes : rétablir la limitation de mandats - supprimée en 2002 par le père - et le scrutin à deux tours. Sauf que Faure Gnassingbé a gagné du temps, a manoeuvré et ces mesures ne sont pas passées. » 

Après 38 ans de présidence de Gnassingbé Eyadéma, le fils a donc pris la relève. Il va ensuite briguer deux nouveaux mandats en 2010 et en 2015. Des élections, elles aussi très contestées. 

Un bilan contrasté

En douze ans de mandat « son bilan n’est pas mauvais », observe le journaliste Seidik Abba. « Faure Gnassingbé est parvenu à rétablir [fin 2007, ndlr ] les relations du Togo avec les bailleurs de fond comme l’Union européenne » mais aussi la Chine ou la Banque mondiale, après 15 ans de sanction pour « déficit démocratique ».  

« Avec le retour des bailleurs de fonds, souligne Seidik Abba, l’activité économique a repris grâce à des réformes budgétaires qui ont permis d’améliorer la situation économique du pays et de réaliser un certain nombre d’infrastructures : un nouvel aéroport à Lomé, des routes...» 

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président togolais Faure Gnassingbé à Jérusalem le 10 août 2016.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président togolais Faure Gnassingbé à Jérusalem le 10 août 2016.
©Ronen Zvulun/pool photo via AP


« Sur le plan diplomatique, le pays est devenu fréquentable, ajoute le journaliste. En octobre 2016, le Togo a accueilli le Sommet extraordinaire de l’Union africaine sur la sécurité maritime. Le pays se prépare à accueillir le premier Sommet Afrique-Israël en octobre 2017. Et Faure Gnassingbé, lui-même, a été désigné président de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Au plan économique et diplomatique son bilan n’est pas mauvais. » 

"Un bras de fer"

Même si le pays affiche aujourd’hui une croissance économique de 5% par an, la moitié de sa population vit dans la pauvreté. « La richesse n’est pas répartie de façon équitable comme elle l’aurait pu être. Mais honnêtement, on n’est pas dans la situation du Gabon ou du Congo-Brazzaville où l’élite au pouvoir s’est accaparée l’ensemble des richesses », considère Seidik Abba. 
 

Ce n’est plus du temps du père mais il reste encore des efforts à faire ! 

Seidik Abba, journaliste.

Quid des droits de l’Homme dans le pays où des organisations dénoncent des violations de ces droits et des détentions arbitraires ? « Les choses ne se sont pas véritablement améliorées, reconnaît le journaliste Seidik Abba. Ce n’est plus du temps du père mais il reste encore des efforts à faire ! » 

Internet a été coupé dans le pays au lendemaine de la journée de mobilisation, qui se poursuivait ce jeudi 7 septembre. Notre correspondante s'est également vue retirer son accréditation. Le gouvernement lui reproche sa couvertue des mobilisations de ces derniers jours alors qu'elle ne faisait que son travail de journaliste. 

Les changements viendront-ils avec le président Faure Gnassingbé ? Il semble être engagé, selon Seidik Abba, dans  « un bras de fer » avec l'opposition.