Burkina Faso : le coup d'Etat et après ?

Des Burkinabè manifestent dans les rues de la capitale Ougadougou le 17 septembre 2015 après le coup d'Etat.
Des Burkinabè manifestent dans les rues de la capitale Ougadougou le 17 septembre 2015 après le coup d'Etat.
©AP Photo/Theo Renaut

Le général Diendéré qui a pris depuis deux jours le pouvoir aux mains du président de transition Michel Kafando pourra-t-il rester en place ? Comme en octobre 2014, la rue refuse ce coup d'Etat et se mobilise. Pourra-t-elle reprendre le pouvoir et obtenir le soutien des hommes en uniformes d'une armée divisée ? Trois questions à Richard Banégas chercheur au Ceri, spécialiste de la politique de la rue en Afrique de l’Ouest.

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A l'appel notamment du collectif Le Balai citoyen, la mobilisation populaire ne fait que croître deux jours après que le général Diendéré a pris la tête des putschistes qui ont dissout toutes les instances de la transition et pris en otage, puis libéré le président Michel Kafando ainsi que certains de ses ministres. Les manifestants doivent à nouveau affronter aujourd'hui la violence policière.

Union africaine, ONU et chefs d'Etats étrangers ont condamné unanimement ce coup d'Etat. Le chef d'Etat sénégalais Macky Sall, également président de la CEDEAO, est arrivé ce vendredi 18 septembre à Ouagadougou pour assurer la médiation.

Entretien avec Richard Banégas chercheur au Ceri, spécialiste de la politique de la rue en Afrique de l’Ouest.

Comment le général Diendéré a-t-il pu prendre aussi facilement le pouvoir au Burkina Faso depuis mercredi 15 septembre ?

Tout d’abord il faut rappeler que même si le général Diendéré avait disparu, en quelque sorte, du tableau officiel en perdant certaines de ses fonctions officielles, il demeurait le patron du Régiment de Sécurité présidentielle (RSP) en sous-main. Et pour tout un tas de raisons qui tiennent aussi à ses réseaux dans la sous-région - notamment dans le Sahel et dans la gestion des crises djihadistes - Diendéré continuait d’occuper une place éminente dans l’appareil politico-sécuritaire du pays ainsi que dans les diverses manoeuvres que le RSP a tenté depuis le début de la transition.

Il y a eu plusieurs épisodes de tensions qui se sont accumulés depuis près d’un an : en décembre, en février et en juin, les militaires du RSP ont manifesté leur mécontentement. Ils ont même séquestré le Premier ministre Isaac Zida une première fois au motif qu’ils voulaient réformer ou dissoudre le régiment d’élite.  

Selon toute probabilité, Diendéré était sans doute à la manoeuvre et on soupçonne aussi les réseaux de Blaise Compaoré depuis Ouagadougou ou le Maroc (où se trouverait aujourd'hui le président déchu en octobre 2014, ndlr). Mais nous n’en n’avons pas la preuve…

Le général Gilbert Diendéré attend le président sénégalais Macky Sall à l'aéroport de Ougadougou le 18 septembre 2015, deux jours après sa prise de pouvoir.
Le général Gilbert Diendéré attend le président sénégalais Macky Sall à l'aéroport de Ougadougou le 18 septembre 2015, deux jours après sa prise de pouvoir.
©AP Photo/Theo Renaut



La prise de pouvoir par le général intervient à un moment de conjonction de plusieurs éléments. D’une part, l’intérêt catégoriel d’un corps d’élite (le RSP, ndlr) qui se sent menacé et qui a, de facto, le vrai pouvoir dans le pays. Il ne faut pas oublier que le Premier ministre, Isaac Zida, est lui-même issu du RSP et qu'il a accédé à ses fonctions poussé par le général Diendéré qui voulait garder ainsi la main sur la transition sans apparaître en première ligne. Sa créature lui a néanmoins progressivement échappé car Zida a cherché à se construire une carrure politique en réduisant le pouvoir de nuisance du RSP et en reprenant certaines postures sankaristes des groupes d'opposition.

D’autre part, il y a aussi les frustrés du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), l’ancien parti de Compaoré, qui ont vu leur candidature rejetée (pour la prochaine présidentielle du 11 octobre, ndlr) et menacé de perturber les élections.

Enfin, il y les autorités de transition qui ont la légitimité et la légalité mais qui n’ont pas la force avec elles. La conjonction de tout cela a précipité le putsch.

Ce coup d’Etat a-t-il des chances d’aboutir ?  

Il faut avoir à l’esprit que ces putschistes, qui sont quand même d’un autre temps, et sont très isolés: isolés internationalement car les condamnations ont été unanimes jusqu’à l’Union africaine dont la présidente madame Nkosazana Dlamini Zuma les a traités de « terroristes ».

Les putschistes sont aussi isolés sur le plan national car même les militants du CDP qui ont manifesté leur approbation restent minoritaires ou du moins n'osent plus s'afficher comme proches de l'ancien pouvoir. Il y a donc une très faible base sociale et politique de ce putsch. Ce n’est pas comme s’il surfait sur une vague populaire.

Alors évidemment ils ont le pouvoir des armes surtout que c’est le RSP détient les arsenaux, les munitions depuis très longtemps. Mais l’armée est extrêmement divisée. Depuis 2011, il y a eu des mouvement d’humeur extrêmement violents de la part des militaires pour des revendications catégorielles et politiques. Depuis lors, cette armée est divisée. On l’a vu l’an dernier lors des événements d’octobre, une partie des militaires s’est désolidarisée de Blaise Compaoré et n’a pas tiré sur la foule. Elle a, au contraire, soutenu les revendications de la population et fait tomber le régime.

Les militaires sont donc aujourd’hui dans l’expectative. L’armée attend de voir dans quel sens le vent va tourner.

Ayant été arrêté le président Kafando, de son côté, ne ressort avec une grande autorité politique.

Hier, jeudi 17 septembre, Chériff Sy le président du conseil national de transition (CNT), le Parlement de la transition, s’est déclaré président par intérim jusqu’à la libération du président qui a finalement eu lieu ce vendredi 18 septembre. Chériff Sy a appelé les militaires qui ne se sont pas encore prononcés à le rejoindre pour restaurer l’ordre républicain dans le pays. Il voulait ainsi signifier que le pouvoir légitime est toujours debout, que les autorités de transition sont encore là.

Sur le plan des rapports de force, le pouvoir n’est donc pas complètement tombé. Les putschistes ont arrêté le président et le Premier ministre et il y a eu une proclamation de pouvoir. Mais nous sommes en réalité dans une situation de dyarchie  (gouvernement simultané de deux pouvoirs, de deux chefs, ndlr)

La communauté internationale aura à prendre en considération cette situation de dyarchie car elle ouvre la porte à une évolution des rapports de force au sein de l’armée plus favorable aux autorités légitimes.

On peut imaginer que les militaires fassent de nouveau allégeance aux autorités de transition qui sont revenues sur le devant de la scène en tous cas sur le plan formel. Mais la situation reste encore incertaine et fortement tendue.

Manifestation citoyenne le 17 septembre à Ougadougou au Burkina après le coup d'Etat du général Diendéré.
Manifestation citoyenne le 17 septembre à Ougadougou au Burkina après le coup d'Etat du général Diendéré.
©AP Photo/Theo Renaut


Quel pouvoir a donc encore la rue qui s’était fortement mobilisée pour faire tomber Compaoré ?

Ce que l’on appelle la « rue-cratie », les militants de la rue restent très mobilisés même s’ils ont subi des violences depuis mercredi. Les militants ne sont pas armés. Ils n’ont évidemment pas les moyens de s’opposer à des corps d’élites militaires mais cette détermination c’est un paramètre qu’il faut avoir à l’esprit. Comme on dit en Afrique de l’Ouest « Cabri mort n’a pas peur du couteau ». Ils sont vraiment dans cet état d’esprit, ils n’ont pas peur. Les gens disent constamment que « si on a eu raison de Blaise Compaoré ce n’est pas avec le prochain qui va arriver que l’on va se laisser faire ».

Ils sont dans une situation difficile parce que le RSP a tiré des leçons de l’insurrection de l’an dernier. Il empêche tout rassemblement massif comme il y en a eu en octobre. Depuis cette nuit et ce matin, les organisations changent d’organisation pour mettre en place d’autres formes de stratégies dans les quartiers afin de fragmenter la capacité de répression du RSP.

Ce n’est pas terminé, ça va continuer. Les gens ne sont pas forcément armés dans les quartiers mais ils sont déterminés à mener quasiment une guérilla urbaine pour lutter contre ce pouvoir là. Il va donc aussi falloir compter avec eux.