Centrafrique : menace de partition ?

Dimanche 22 décembre, Abakar Sabone, ancien chef de faction de la Séléka et actuel conseiller spécial du président centrafricain Michel Djotodia, lançait un ultimatum : si dans une semaine la cohésion nationale n’est pas revenue, la séparation du Nord et du Sud sera inévitable. Des propos immédiatement condamnés par la présidence. Pure provocation ou menaces réelles de partition, sur une base religieuse ? Pour Philippe Hugon, la réponse est claire : poser la question en termes de Nord / Sud n’est ni crédible, ni viable. Entretien.

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Alors que la tension sur le terrain demeure vive, les déclarations politiques du conseiller du chef de l’Etat sont venues semer un peu plus le trouble. L’homme qui affirme parler « au nom de la communauté musulmane et des frères ex-Séléka », a accusé, dimanche, les soldats français d'avoir exécuté trois musulmans, et d'avoir armé des chrétiens. Pour cet officiel, aucun doute, la France est partisane dans le conflit. Lors d'une conférence de presse, dimanche, Abakar Sabone, a menacé : soit les chefs politiques, communautaires et militaires parviennent à un accord, soit « Dans un délai d’une semaine, nous allons prendre la décision que tous les Nordistes, musulmans, rentrent dans le Nord et [allons] demander la scission de la République en deux : Nord et Sud. »

Une partition du pays, sur une base religieuse, est-elle envisageable ?

En Centrafrique, la situation est des plus chaotiques et même si, effectivement, une dimension Nord-Sud existe, avec un Nord  que l’on pourrait qualifier de musulman, et un  Sud de  chrétien – la réalité centrafricaine est bien plus complexe que ce clivage simplifié à l’extrême. Dans la tradition de la Centrafrique, il n’y a jamais eu de grands problèmes religieux ni d’attaques significatives pour des raisons religieuses. Certes, une minorité religieuse existe au Nord de la Centrafrique mais le problème centrafricain n’est absolument pas un problème religieux. C’est, de fait, un problème politique qui a malheureusement pris une tournure religieuse. Je ne crois pas du tout à une partition Nord/ Sud basée sur des motifs religieux. Poser la question en ces termes là n’est ni crédible, ni viable.

Philippe HUGON est directeur de recherche à l’IRIS, en charge de l’Afrique.
Philippe HUGON est directeur de recherche à l’IRIS, en charge de l’Afrique.
En Centrafrique, existe-t-il des revendications d’autonomie ?

La situation de la Centrafrique, n’est pas celle du Mali, la question de la reconnaissance des droits d’une minorité ne se pose pas. Il n’y a jamais eu dans l’histoire de ce pays de spécificités du Nord et du Sud. Les anciens groupes de la Séléka sont extrêmement hétérogènes. On n’est pas du tout dans la revendication de droits d’un groupe qui aurait été dominé historiquement. Il n’existe aucune exigence d’autonomie. Il s’agit de groupes non contrôlés qui profitent de l’absence d’Etat pour réaliser un certain nombre de rapines, d’actions plus ou moins criminelles ou mafieuses. Ces déclarations de sécession n’ont aucune légitimité.
 
Certains djihadistes se trouvent en Centrafrique. Et il existe peut être des mouvements religieux qui se développent y compris extrémistes. Mais, encore une fois, il n’y a jamais eu de mouvements revendiquant une autonomie du Nord de la Centrafrique ce n’est ni dans l’histoire, ni dans la tradition du pays. De plus, ce serait contraire aux règles de l’Union africaine.
Pour autant, cela ne signifie pas que certains pays voisins ou du moins certaines forces qui sont effectivement proches du Nord n’appuient pas ces revendications. Je pense notamment au Tchad qui considère la Centrafrique comme faisant partie de sa zone d’influence et qui a toujours joué un rôle extrêmement ambigu.

Si les violences inter-religieuses se poursuivent, les musulmans minoritaires, par exemple dans la capitale, ne seraient-ils pas tentés de partir s’installer au Nord ?

La question se posera uniquement si le conflit devient tellement violent que le seul élément d’identification devient l’élément religieux. A ce moment là, effectivement, pour éviter des massacres, des déplacements massifs pourraient se produire. Mais la question de la protection des populations ne se fera que si, et seulement si, la situation se dégrade et se transforme en une véritable guerre civile. C’est d’ailleurs pour éviter cela que la force Sangaris est intervenue. Et c’est ce qui inquiète le plus la communauté internationale.

Des gisements de pétrole auraient été repérés dans la partie septentrionale, frontalière avec le Tchad. Cette découverte supposée pourrait-elle en partie expliquer les récentes déclarations d’Abakar Sabone ?

Derrière les mouvements de revendication, se cachent souvent des enjeux qui peuvent être miniers ou pétroliers. Vous pouvez toujours avoir un groupe politique qui pense « si je suis indépendant, je pourrai négocier avec une firme pétrolière et j’aurai des royalties ». Mais, dans le cas de la Centrafrique, le seul gisement dont nous soyons sûrs c’est le diamant. 80 000 à 100 000 centrafricains vivent en effet de ce minerai. Pour les hommes politiques, le véritable enjeu de la prise du pouvoir est donc la possibilité de mettre la main sur cette filière. Mais ce n’est pas un problème Nord-Sud. Le diamant n’est pas plus présent au Nord qu’au Sud. Concernant le pétrole, d’après les informations dont je dispose, il y a peut être, à très long terme, des possibilités d’exploration pétrolière voire de création de pipelines. Mais, pour l’heure, la rentabilité de ces gisements n’est pas du tout prouvée. Il ne faut pas fantasmer.

Abakar Sabone lors de son intervention, dimanche 22 décembre.
Abakar Sabone lors de son intervention, dimanche 22 décembre.
Pour en revenir à Abakar Sabone : joue-t-il seul au provocateur ou a-t- il reçu l’aval de Michel Djotodia, pour faire passer ce message ? Même si le démenti du président de transition se veut catégorique, les proches de l'ancien président Bozizé, voient dans la déclaration tonitruante du conseiller une preuve du double jeu du chef de l'Etat. Quel est votre sentiment?

Djotodia joue clairement un double jeu. Il affirme qu’il faut désarmer la Séléka tout en continuant à soutenir celle-ci. N’oublions pas qu’il est arrivé par un coup d’Etat. Et c’est uniquement la force de la Séléka qui a permis cette prise de pouvoir. Djotodia n’a aucune légitimité. Officiellement, il est président par intérim jusqu’aux prochaines élections de 2015. Et, il est certain que la France souhaiterait qu'il s’en aille : des déclarations de François Hollande vont dans ce sens.
Michel Djotodia, quant à lui, accuse la France et la Force africaine d’être anti-Djotodia et anti-Séléka,(ce qui est en partie vrai) tout en « laissant » son conseiller déclarer « Puisque vous n’êtes pas neutre, nous allons trouver une autre solution ». Il y a là probablement une part de provocation. Mais Je pense également que le président par intérim a le sentiment que ses jours sont comptés.