Centrafrique : qui se cache derrière la communauté de Sant’Egidio ? 

Le ministre des Affaires étrangères centrafricain Charles Armel Doubane, à droite, et le fondateur de la communauté de Sant'Egidio Andrea Riccardi, à gauche, se serrent la main après la signature de l'accord à Rome, lundi 19 juin 2017.
Le ministre des Affaires étrangères centrafricain Charles Armel Doubane, à droite, et le fondateur de la communauté de Sant'Egidio Andrea Riccardi, à gauche, se serrent la main après la signature de l'accord à Rome, lundi 19 juin 2017.
©AP Photo/Domenico Stinellis

C'est sous l'égide de la communauté de Sant’Egidio qu'un accord de paix en Centrafrique a été signé, lundi 19 juin, à Rome. Pourquoi cette communauté est-elle parvenue à cette entente entre partis là où les instances traditionnelles ont échoué ? Quel est son rôle ? Qui représente-t-elle ? Les explications du chercheur François Mabille. 

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Sitôt signé lundi 19 juin, certains qualifiaient cet accord de paix « d’historique » pour la Centrafrique. En tout, 13 groupes rebelles  - principalement des anti-Balaka pro-chrétiens et des ex-Séléka de la minorité musulmane - ont accepté avec les autorités de respecter un cessez-le-feu immédiat dans tout le pays. Depuis 2013 et le renversement du président François Bozizé par les Séléka, le pays a basculé dans la terreur et les meurtres de masse, faisant près d'un million de déplacés.  

L'accord trouvé cette semaine après de multiples médiations africaines, restait fragile. Le contexte sécuritaire centrafricaine qui s'enlise. Ce mardi 20 juin, des violences à Bria, dans le centre du pays, ont fait une centaine de morts. "La situation humanitaire est alarmante", confiait mercredi 21 juin, à l'AFP, l'abbé Gildas de la paroisse Saint-Louis de Bria.

Cet accord qui n'a pas permis dans l'immédiat de pacifier le pays, a été signé sous l'égide de la communauté de Sant'Egidio. Qui sont-ils ? Et pourquoi sont-ils impliqués dans ce cessez-le-feu ? Explications de François Mabille, chercheur français au Groupe Société Laïcité Religion (GSRL) du CNRS.

TV5MONDE : Cette communauté de Sant’Egidio se dit laïque, est-ce vraiment le cas ? 
François Mabille : Le fondateur est un laïc italien, Andrea Ricardi. C'est un universitaire reconnu qui a créé cette communauté en 1968. Initialement, c’est une communauté basée à Rome qui a pour vocation première de s’occuper des personnes le plus pauvres en faisant un travail caritatif essentiellement et social. Progressivement, cette structure est devenue internationale. Comme beaucoup d’ONG catholiques, cette communauté a des relations privilégiées avec la curie romaine mais ils n'en dépendent pas. 
 

Son travail de médiation a été soutenu par la diplomatie du Saint-Siège, puis par la diplomatie de l’Etat italien et enfin par l’ONU.

 François Mabille



TV5MONDE : Comment la communauté de Sant’Egidio en est-elle venue à faire de la médiation diplomatique ? 
François Mabille : La communauté a servi de médiateur pour la sortie d’un long conflit qui existait au Mozambique dans les années 1990. Mais si la communauté s'est impliquée au Mozambique, c’est parce qu’elle y était présente de longue date pour un travail précisément caritatif, que le conflit était pratiquement épuisé, qu’on était dans l’immédiate après-guerre froide. Donc la communauté de Sant’Egidio est apparue comme une sorte d’acteur impartial qui avait une légitimité auprès de toute la population du Mozambique. 

Son travail de médiation a été soutenu par la diplomatie du Saint-Siège, puis par la diplomatie de l’Etat italien et enfin par l’ONU. Cela a été leur grand fait d’arme car ça a été une médiation réussie. Elle a connu ensuite un certain nombre d’échecs, notamment en Algérie, qui ont été un peu oubliés. A la fin des années 1990, la communauté a tenté une médiation mais n’étant pas présente sur le terrain de la même manière, elle a échoué. 
 
TV5MONDE : Est-ce que la médiation de la communauté Sant’Egidio peut s’apparenter à du prosélytisme puisqu'elle était investie à l'origine dans l'évangélisation ? 
François Mabille : Non pas du tout, ce n’est pas une congrégation de missionnaires, ce sont des laïcs, ce n’est pas du tout leur objectif. Ils s’intègrent véritablement dans la diplomatie à plusieurs niveaux. Depuis une vingtaine d’années et la fin de la guerre froide, les sorties de conflits sont difficiles et impliquent beaucoup d’acteurs. Les États et institutions internationales n’y suffisent plus. On a vu apparaître des individus, des ONG, ou des fondations. Jimmy Carter, par exemple, n’est plus président des Etats-Unis depuis 1979 mais il a une fondation qui tente de faire des médiations de paix à travers le monde. Vous avez comme ça un certain nombre d’ONG qui tentent de le faire. La communauté Sant’Egidio est l’une des plus connues. 

TV5MONDE : Pourquoi a-t-on besoin de ces nouveaux médiateurs pour parvenir à des accords ? 
François Mabille : La République centrafricaine n’est plus un Etat. Vous avez un gouvernement installé à Bangui mais différentes villes échappent à son contrôle. Le territoire est complètement éclaté et dirigé par des milices dont certaines sont des milices religieuses soit chrétiennes, soit musulmanes, soit sans appartenance confessionnelle. Quand vous voulez faire un accord de paix, cela suppose que vous ayez sur place des personnes qui soient au plus près des populations et du terrain. Aujourd’hui, la communauté internationale, l’ONU, n’a plus trop les moyens de le faire. Donc, reste à négocier avec d'autres acteurs, qui sont au plus près de la population, c'est-à-dire les ONG. 

Beaucoup d’organisations catholiques travaillent pour la paix.

 François Mabille


TV5MONDE : Existe-t-il d'autres organisations catholiques autant investies dans la médiation que la communauté Sant'Egidio ? 
François Mabille : Beaucoup d’organisations catholiques travaillent pour la paix. Sant’Egidio est sans doute l’une de celles qui est la plus médiatisée mais certainement pas celle qui travaille le plus. Par exemple, le Secours catholique (Caritas France) fait partie d’un ensemble international qui est l’une des plus grosses ONG au monde : Caritas internationalis. Ils ont tout un programme de paix qui est extrêmement important. 

La plus grosse ONG d’aide au développement est catholique : Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) fait depuis 30 ans un travail important dans le domaine de la paix et a parfois été couronné par l’UNESCO et le gouvernement français. Il y a tout un travail peu médiatisé qui se fait sur le terrain. 

TV5MONDE : Existe-t-il l’équivalent dans le monde juif ou musulman ? 
François Mabille : Dans le monde juif, il y a moins de projection internationale parce qu’il y a moins de juifs dans le monde. Dans le monde musulman, il y a en un certain nombre mais moins que dans le milieu chrétien (protestant et catholique) où ce sont des associations qui figurent parmi les plus anciennes. Elles ont bénéficié de la création de la Société des Nations et de l’ONU. Donc il y a une longue histoire de mobilisation des ONG chrétiennes. Et puis il ne faut pas oublier que le thème de la paix est au coeur de l’Évangile. Donc pour beaucoup d’organisations chrétiennes, travailler à la paix, c’est être fidèle à leur valeur et aux Évangiles. C’est donc au fondement de leur foi. C’est à prendre de manière littérale, il n’y a pas de sous-entendu, cela fait partie de leurs convictions profondes. 

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