Afrique

Centrafrique : “un nettoyage ethnique“, selon Amnesty

Dans un rapport publié ce mercredi 12 février, Amnesty international dénonce un « nettoyage ethnique » en Centrafrique entre musulmans et chrétiens. L’ONG lance cette alerte le jour même où le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, se rend pour la troisième fois à Bangui. Il veut ainsi soutenir l’action des 1600 soldats français sur place, qui sont censés faire cesser les exactions alors que des milliers de musulmans se voient contraints de quitter le pays craignant pour leur sécurité. Cet exode illustre-t-il l’échec des forces armées étrangères ? Quelles en sont les conséquences pour la population et le pays ? Réponses avec Donatella Rovera, conseillère principale pour les crises et les conflits à Amnesty international.

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Centrafrique : “un nettoyage ethnique“, selon Amnesty

12.02.2014Propos recueillis par Léa Baron
Pourquoi ces musulmans fuient-ils aujourd’hui la Centrafrique ?

C’est, et je pèse mes mots, de l’« épuration ethnique », dont il s’agit. Bangui et les régions au nord, au sud et à l’ouest de la capitale sont en train de se vider de leur population musulmane. Plusieurs villes sont déjà complètement vidées. Nous rencontrons quotidiennement des miliciens anti-balakas, mais aussi des citoyens ordinaires qui les soutiennent, qui ne cachent pas leurs intentions. Ils disent  de manière claire qu’ils veulent voir tous les musulmans hors du pays, qu’il n’y a pas de place dans ce pays pour eux, qu’ils doivent partir ou bien ils seront tués. Ce sont leurs mots.

Le résultat ce sont des communautés entières qui se sont senties obligées de quitter le pays. Dans différentes villes, certaines personnes sont encore coincées dans des églises sous la protection de prêtres chrétiens, ou dans certains endroits avec la protection des Sangaris (forces militaires françaises, ndlr) ou de la Misca (force africaine, ndlr). Ils n’arrivent pas à fuir. On leur dit de partir et quand ils essayent, ils tombent dans des embuscades sur la route. S’ils ne peuvent pas bénéficier d’une escorte des Français de la force Sangaris ou de la Misca africaine, ils seront tués sur la route. C’est une situation vraiment dramatique.

L'exode des musulmans s'accélère en Centrafrique / Photo AFP
L'exode des musulmans s'accélère en Centrafrique / Photo AFP
Ces citoyens centrafricains de confession musulmane pâtissent-ils de l’action de la Seleka dans le pays ?

Ils sont effectivement en train de payer le prix du règne de terreur qui a été celui des Seleka entre mars et décembre 2013. Désormais, tout musulman est vu comme étant un Seleka, un mercenaire étranger. Ils sont en train de payer un lourd tribut pour les violations, les abus commis par les Seleka.

La population musulmane est une communauté très ancrée dans le commerce et qui s’est toujours bien entendue avec les chrétiens. Quelles peuvent être les conséquences de leur départ ?


On commence à les voir dans les endroits où la population a été obligée de fuir ou de se retrancher dans un quartier : le commerce s’est arrêté parce que c’étaient eux les éleveurs, les commerçants. Il y a déjà un manque de denrées de base. Pour l’instant, le problème n’est pas encore de trop grande ampleur parce qu’il y a des stocks et puis ce sont des développements qui se sont produits avec une rapidité extrême. Il y a trois semaines, cela semblait encore possible de stopper cette violence inter-communautaire. Mais là, les pénuries en produits que vendent les commerçants musulmans vont se faire sentir au fur et à mesure.

Comment les musulmans qui fuient vers le Tchad et le Cameroun vont-ils être accueillis dans ces pays ? Quelles conséquences leur arrivée peut-elle avoir sur ces pays limitrophes ?

Pour l’instant, les agences onusiennes et internationales vont devoir gérer cela de l’autre côté des frontières. Ils ne savent pas, pour l’instant, combien de musulmans sont déjà arrivés car la plupart partent par camions, tantôt escortés par l’armée tchadienne, tantôt par la Misca, en prenant des gros risques et en tombant dans des embuscades sur la route. Certains ne passent même pas par les postes-frontières mais par la brousse. Ils ne sont donc pas encore comptabilisés au-delà de la frontière (selon le HCR, 5 000 ont rejoint le Cameroun ces derniers jours par exemple, ndlr). Ceux qui sont pour l’instant au Tchad et au Cameroun (également en RDC et au Congo, ndlr) vivent dans des conditions catastrophiques, ils dorment par terre et n’ont pas de quoi manger. Cette situation est nouvelle, et est en train de se développer. Personne ne sait pour l’instant dans quelles difficultés et quelle misère ces gens se trouvent réellement.
Le pays voisins ont déjà chacun leur problème. Quand vous avez un mouvement de population de cette ampleur, il ne peut y avoir que des conséquences. 

Des soldats de la mission Sangaris devant une maison brûlée à Bangui le 9 février / Photo AFP
Des soldats de la mission Sangaris devant une maison brûlée à Bangui le 9 février / Photo AFP
La situation actuelle des musulmans quittant le pays était-elle inévitable ? Ou bien sonne-t-elle finalement un échec des forces armées étrangères qui devaient rétablir la paix dans le pays, et non pas faire fuir ses citoyens ?

Là où les forces internationales de maintien de la paix, Misca ou Sangaris, étaient présentes, ils ont évité les massacres. Il n’y a pas eu de grosses tueries entre communautés. Mais les massacres qui ont eu lieu ont créé une peur terrible qui a poussé de plus en plus de musulmans à partir.  Avec un nombre croissant de musulmans qui partent, la communauté de ceux qui restent s’est amoindrie et est donc devenue de plus en plus vulnérable.

Au moment où ces communautés ont commencé à être prise pour cible, il n’y avait personne pour les protéger. Les musulmans ont été contraints de fuir en nombre croissant. Aujourd’hui, la majorité des musulmans sont déjà partis de la capitale et d’autres veulent aussi quitter le pays car ils continuent d’être régulièrement la cible d’attaques. Ils ne sont présents que dans deux petits quartiers ou dans quelques rues.

Il y a eu un échec de la communauté internationale qui n’a pas compris et dont l’analyse n’a pas suivi la situation qui se développait sur le terrain.

Il y a eu un manque de compréhension, une lourdeur de ces machines que sont les instances internationales, qui n’ont pas suivi les développements sur le terrain et ajusté la réponse qu’il fallait donner en actions humanitaires et sécuritaires.

Cela était déjà prévisible dès le mois de décembre, car il était clair que le pouvoir de l’ancien régime était en train de s’écrouler. Si rien n’était fait, il allait y avoir une vacance de pouvoir très probablement remplie par les éléments radicaux de l’autre côté, donc les milices anti-balakas, qui allaient se venger à très grande échelle (voir nos reportages en Centrafrique). Ce n’était vraiment pas très difficile à imaginer. Maintenant c’est trop tard pour la majorité de cette population musulmane.

Un combattant anti-balaka / Photo AFP
Un combattant anti-balaka / Photo AFP
Il semble y avoir un sursaut sécuritaire du côté du général français Francisco Soriano qui dirige la force Sangaris. Il dénonce les anti-balakas comme étant « l’un des principaux ennemis de la paix dans le pays ». Est-ce le cas ? 

Il a tout à fait raison mais c’est étonnant s’il ne s’en rende compte que maintenant parce que cela était très clair depuis déjà quelques semaines. Il était certain que ces milices anti-balakas s’acharneraient contre la communauté musulmane.  Mais, c’est aussi évident qu’il s’agit d’un groupe composé de criminels de droit commun, de délinquants qui sont là, à la fois, pour des raisons sectaires mais aussi pour s’enrichir : le pillage a été l’une de leurs activités  principales en ciblant la communauté musulmane.  Ils ont pillé leurs maisons, pris leurs biens, demandé des rançons. Leurs objectifs étaient multiples.

L’action des anti-balakas évolue-t-elle alors qu’ils sont accusés ces derniers jours de l’assassinat de Jean-Emmanuel Ndjaroua, membre du Conseil National de Transition centrafricain ?

Aujourd’hui, les anti-balakas ont déjà fait le gros de leur travail contre la population musulmane. Ils sont en train de passer maintenant à une autre étape : braquage, raquette, vol des citoyens non-musulmans également.

A partir du moment où les forces Seleka se sont retirées, si les forces internationales ne  remplissaient pas le vide, il était clair que les anti-balakas allaient le faire. C’est ce qui s’est passé avec une complaisance, dans certains cas, des forces de maintien de la paix internationale. Il y a deux semaines, j’ai vu une colonne assez importante d’anti-balakas, en treillis, en train de faire une sorte de promenade avec des armes à feu, en centre ville à Bangui. Si les forces de maintien de la paix ne sont pas présentes en nombre ailleurs, elles le sont à Bangui. Donc, comment se fait-il qu’on leur permet d’avoir des bases, des armes, de les utiliser contre les citoyens comme ils le font dans d’autres parties du pays où ils contrôlent même les routes ?

La population fuit Bangui / Photo AFP
La population fuit Bangui / Photo AFP
Les Selekas en perdition ne peuvent-ils pas déjà se reformer ?

Les Selekas sont en train de se regrouper dans certains endroits, ils font des dégâts. Là aussi il y a un grand besoin des forces de maintien de la paix car d’autres explosions de violences risquent de se produire. La dernière semaine de janvier, ils ont pris la ville de Sibut pendant quelques jours où ils y ont commis des exactions. Ils sont maintenant présents dans d’autres localités au nord et à l’est de la capitale.

Une partie des hommes en armes qui ont quitté Bangui se regroupent dans l’est du pays mais d’autres ont passé la frontière. Que vont-ils faire dans les jours et mois à venir ? On ne sait pas aujourd’hui. Il ne serait pas sage de déclarer le chapitre Seleka clôt dans ce pays.

Déplacements des réfugiés et forces militaires en Centrafrique



Vidéo d'Amnesty international

Les équipes d'Amnesty international sur le terrain ont rapporté des images attestant, selon l'ONG, du "nettoyage ethnique" en cours dans le pays. Ces images ont été tournées à Baoro, Boyali, à l'aéroport de Bangui, à Bossembele, et à Bouar entre le 17 et le 31 janvier 2014.

Certaines images peuvent choquer.