Afrique

Ces jeunes qui font bouger l'Afrique : Serge Stéphane Owona

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“Au lieu d’attendre que le gouvernement intervienne, que la société civile prenne le pas !“

"Dès 16 ans, j’ai eu envie de faire quelque chose pour les autres, d’être engagé. A l’époque j’étais particulièrement touché par les enfants des rues. Je viens d’une famille assez aisée, mais j’ai eu la chance d’avoir été en internat, où les classes sociales sont invisibles, puisque tout le monde a le même traitement. Je me suis fait des amis d’autres classes sociales, j’ai vu qu’il n’en fallait pas forcément beaucoup pour être heureux.
Ensuite, je suis parti en France, et quand je retournais au Cameroun l’été en vacances, je ramenais des vêtements, des affaires pour les enfants des rues, ou j’allais à la boulangerie leur acheter à manger.

Le sécrétaire général de Melting Pot Development Davidson Lary Toto et des bénévoles, en visite dans un orphelinat (DORCAS) a Tiko(Cameroun) pour un arbre de Noël organisé par l'association.<br/>
Le sécrétaire général de Melting Pot Development Davidson Lary Toto et des bénévoles, en visite dans un orphelinat (DORCAS) a Tiko(Cameroun) pour un arbre de Noël organisé par l'association.
La vraie dimension associative a démarré à Lille, après ma maladie (voir encadré ci-contre). J’ai retrouvé deux amis d’enfance, et ensemble nous avons décidé de monter notre association. Mais pas seulement limitée au Cameroun, car nos amis maliens ou sénégalais nous parlaient des mêmes choses ! On a déposé les statuts de Melting Pot Development en octobre 2007. RFI – chez qui j’étais en stage à l’époque – m’a aidé, en donnant du matériel scolaire, des ballons de foot. On a aussi organisé une soirée à Lille pour récolter des fonds. J’ai ouvert un bureau à Yaoundé. Nous avons démarré notre action en aidant un orphelinat, puis deux, tout en continuant à aider les enfants de la rue. On est plus d’une soixantaine de membres aujourd’hui. On travaille aussi au Congo, au Gabon et au Sénégal. Nous sommes tous bénévoles.

Notre principal axe c’est l’éducation. Les co-fondateurs et moi sommes issus de familles qui nous ont envoyés en Europe faire des études et pour nous le développement passe par l’éducation. Nous qui sommes partis, nous voyons le fossé énorme qui existe entre nous et ceux qui sont restés. Mais attention, entre les jeunes qui sont partis comme moi et ceux qui sont restés, on peut s’apporter mutuellement. Nous qui sommes sortis avons perdu certains repères, comme la notion de solidarité par exemple.

Dans le futur, on aimerait pouvoir monter une vraie structure qui favoriserait le développement social d’un maximum de pays africains. On veut montrer que si on a pour un, on peut avoir pour deux. Aujourd’hui au Cameroun on peut vivre avec 1000 francs CFA par jour. Et si chacun donnait 100 francs CFA par jour ? Au lieu d’attendre que le gouvernement intervienne, que la société civile prenne le pas. Ça ne sert à rien de reprocher aux autres ce que nous n’arrivons pas à faire ! Soyons solidaires, et pas seulement entre les personnes d’une même famille !

La célébration du cinquantenaire de l’indépendance devrait être une façon d’assumer notre passé. Si on fête l’indépendance c’est qu’on a été dépendant. Assumons-le !

Aujourd’hui l’Afrique est ce qu’elle est. Pire qu’il y a 50 ans ? Je ne sais pas. Mieux ? Sur quoi peut-on se baser pour le dire ? L’ Afrique a ses maux, mais on veut regarder devant.

La polémique autour de la célébration de ce cinquantenaire à Paris, elle est un peu abstraite pour moi. Personne n’empêche les dirigeants africains de se faire représenter ! Comme Nicolas Sarkozy, ils sont libres de venir ou pas à cette cérémonie.

Mais je pense qu’il y a beaucoup d’années de colonialisme à digérer et ça n’est pas encore fait. Il ne faut pas que se mettre dans une position d’assisté, mais se comporter d’égal à égal avec la France. On est les premiers à dire "la France n’aide pas" et on est aussi les premiers à parler de néo-colonialisme ! Il est temps de se prendre en main.


Le responsable de la cellule du Cameroun Jean Jacques Elemva accompagné du secrétaire général de MPD et des bénévoles, en visite dans un orphelinat (DORCAS) a Tiko(Cameroun).
Le responsable de la cellule du Cameroun Jean Jacques Elemva accompagné du secrétaire général de MPD et des bénévoles, en visite dans un orphelinat (DORCAS) a Tiko(Cameroun).
Je n’ai pas pris la nationalité française alors que j’aurais pu. J’espère qu’un jour j’aurais les mêmes facilités qu’un Français en étant Camerounais. Je veux partir m’installer en Afrique dès que possible. Je travaille actuellement avec d’autres expatriés pour monter une entreprise.

Comment je vois l’Afrique dans 50 ans ? Il y a beaucoup de travail ! Maintenant si certains jeunes s’engagent dans leurs pays respectifs, l’Afrique sera le continent le plus puissant du monde ! Bien sûr il faudrait un changement radical de moralité politique. Il faut plus penser au devenir de l’Afrique que de penser à son devenir personnel. Notre génération n’est pas encore corrompue moralement, a pris conscience. Est-ce qu'elle se laissera quand même avaler par le système ? Je ne sais pas. Mais il y a déjà une évolution certaine : le Cameroun d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 20 ou 50 ans : il y a des routes, la scolarisation gratuite… C’est déjà pas mal !

Enfin, ça reste un souhait mais j’aimerais qu’on se sente tous Africains avant d’être Camerounais ou Sénégalais, mais pour cela il faut dépasser les clivages étatiques et ethniques."


Son parcours

A 27 ans ce Camerounais vit entre Paris, le Cameroun et le Congo. Il est arrivé en France il y a 10 ans, à 17 ans. Ses parents l’y ont envoyé pour faire son lycée et passer le bac. Il n’a pas eu son bac du premier coup parce qu'il est tombé gravement malade. Il a passé près de deux ans hospitalisé, à partir de 20 ans, à Bordeaux puis à Clermont-Ferrand. Il a finalement eu son bac en candidat libre en 2005, en travaillant depuis son lit d’hôpital ! Ensuite il a fait des études de communication à Lille, puis une école de commerce à Paris – l’ESG. Et cette année, un master en communication et publicité à Paris (INSEC).