Ces jeunes qui font bouger l'Afrique : Yannick Itoua

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“Le dernier marché en friche aujourd'hui, c'est l'Afrique !“

"Lorsque j’étais étudiant à l’ESCP, j’avais créé l’African business club, pour faire naître un réseau entre étudiants africains à Paris et grandes entreprises basées en Afrique –Total, Société générale, Ernst and Young, etc…. On organise une fois par an un forum de recrutement. Cette année il y a eu plus de mille participants et une vingtaine d’entreprises. On a aussi lancé une pépinière d’entreprises, où l’on récompense un projet de PME par an.

Par le biais de l’ABC j’avais rencontré un jeune entrepreneur qui avait créé son cabinet de conseil en Côte d’Ivoire. Je le recontacte et il me dit avoir besoin de quelqu’un pour élargir son activité. Avec un autre ami, je suis parti à Abidjan en août 2008 pour créer la branche conseil financier de son cabinet, Algest Consulting. Notre principale activité est de lever des fonds pour le développement de grandes entreprises, pétrolières pour la plupart, sur l’ Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. Aujourd’hui on a un bureau à Brazzaville, on en ouvre un à Paris et bientôt à Dakar. Une belle réussite en deux ans ! On est parti de pas grand-chose, c’est une aventure.

Yannick Itoua lors d'une conférence de presse pour le lancement du Guide de l'investisseur.
Yannick Itoua lors d'une conférence de presse pour le lancement du Guide de l'investisseur.
Dans le même temps, j’ai développé une autre activité, l’édition. Ça a commencé par hasard. Un de nos clients – une banque – nous avait demandé de l’aide pour se développer en Afrique centrale. On démarre donc une étude de faisabilité au Congo, pour voir si c’est possible, rentable, quel est l’état du marché, etc... Et là on se rend compte que c’est extrêmement difficile de trouver les chiffres, les statistiques de l’économie du pays pour faire cette étude.

On a donc fait un travail monstre pour récupérer des chiffres exacts et pourvoir monter le dossier. Un de mes amis qui est dans l’édition me dit alors que tout ce travail pourrait faire l‘objet d’une commercialisation, car il n’existe donc nulle part une telle base de données économiques sur le Congo, nous sommes les premiers ! On a trouvé des annonceurs pour le financer. C’est comme ça qu’est né un guide d’investissement sur le Congo, en 2009. Il a eu un succès incroyable, c’est devenu le guide officiel repris par toutes les institutions congolaises, de la présidence aux ministères.

Sur cette lancée, j’ai donc créé une maison d’édition à Brazzaville, appelée très modestement les Princes de l’Équateur ! J’ai recruté quatre personnes et on prépare une seconde édition du guide d’investissement. On a aussi envie de créer des bureaux dans d’autres pays : RDC, Gabon, Cameroun…

Yannick Itoua avec la Ministre des PME du Congo, Yvonne Adélaide Mougany, pendant la présentation du Guide à Brazzaville.
Yannick Itoua avec la Ministre des PME du Congo, Yvonne Adélaide Mougany, pendant la présentation du Guide à Brazzaville.
Mais ce qui m’interesse le plus là-dedans, c’est qu’il y a une réelle tradition littéraire au Congo, nous avons beaucoup de grands écrivains comme Henri Lopes, Alain Mabanckou… Mon ambition aujourd’hui, c’est d’aller vers de l’édition littéraire et de redonner goût à la lecture aux jeunes, qui l’ont un peu perdu. Il faut savoir que le pays est l’un des plus alphabétisé d’Afrique ! J’ai envie de découvrir les jeunes écrivains et poètes congolais de demain ! Nous allons d’ailleurs créer un prix qui récompensera dès l’année 2011 un jeune lycéen ou étudiant congolais, dont nous éditerons la nouvelle ou le roman.

Le drame c’est que les écrivains africains ne sont pas lus en Afrique ! Ils sont édités par des grandes maisons d’éditions européennes ou anglo-saxonnes car il n’existe pas en Afrique de structures suffisamment subventionnées par les États, comme c’est le cas dans tous les pays au monde – par exemple en France le prix unique du livre. Ensuite, les commandes de livres scolaires faites par l’État constituent l’activité « vache à lait » des maisons d’éditions. Enfin, pour que ce soit rentable de développer l’édition en Afrique, il faut pouvoir toucher plusieurs pays. Au Congo il n’y a que deux millions d’habitants. Mais si vous prenez toute la sous-région, ça fait 225 millions de lecteurs potentiels ! Le problème c’est qu’aujourd’hui il n’existe pas encore un cadre juridique et fiscal pour harmoniser les mesures dans les différents pays.

Le marché est donc vierge, bien que compliqué. Mais je suis passionné de littérature, je le vis presque comme un devoir ! Bien sûr que l’entreprise doit être rentable pour être pérenne mais il y a aussi une mission culturelle et citoyenne. Peut-être parce que moi j’ai eu accès à l’éducation, j’ai eu une chance inouïe de pouvoir faire des études. Je veux que les plus pauvres puissent accéder au savoir.

Après cinquante ans d’indépendance en Afrique, je trouve le bilan contrasté. L’une des réussites, c’est le fait que les États existent encore aujourd’hui, alors qu’ils ont été créés de toutes pièces en 1880 à Berlin. Une autre avancée, ce sont des élections libres et transparentes, comme ça existe au Ghana, au Sénégal, au Bénin. Ces mêmes pays ont des belles réussites économiques aussi. Globalement, on avance progressivement vers la démocratie, la bonne gouvernance et les libertés publiques comme celle de la presse. Il y a aussi eu des échecs : certains pays sont dans des situations économiques très contrastées par rapport au potentiel qu’il représentent !

Le principe de célébrer ce cinquantenaire tous ensemble à Paris ne me choque pas, c’est une histoire commune que l’on assume ensemble. En revanche le symbole me dérange : un président français entouré de ses 14 homologues africains à Paris, alors que lui n’a jusque là pas fait le déplacement aux commémorations africaines.

L’ Afrique dans cinquante ans ? Je pense qu’il faudrait que les Africains prennent conscience de ce qui se passe aujourd’hui sur leur continent. En clair, le dernier marché en friche aujourd’hui, c’est l’Afrique et de nombreux pays ne s’y sont pas trompés, comme la Chine ou les États-Unis par exemple. Mais le développement de l’Afrique ne sera pas la tâche d’autres personnes. Ou alors il se fera à leur détriment.
Ensuite il manque à l’Afrique des capitaux : il faut savoir attirer les investisseurs. Et là on se heurte au problème de la gouvernance. Il faut donc améliorer l’environnement politique et juridique : garantir une sécurité judiciaire, une libre circulation des hommes et des biens, des infrastructures…

La solution passe par l’émergence d’une classe moyenne, éduquée et matériellement équipée. Aujourd’hui il y a un écart trop important entre une minorité très riche et une majorité très pauvres. Les frustrations apparaissent donc de manière violente. Cette classe moyenne stabilisera ces pays et évitera des dérives autoritaires. Elle voudra défendre sa maison achetée à crédit, elle votera pour un candidat selon son programme et plus son appartenance ethnique…

Elle aura émergée et comptera dans le concert des nations. Je pense que le continent aura le même développement que l’Asie. Une volonté commune est en train d’émerger. Et les Africains de la diaspora sont partie prenante de cette évolution. Beaucoup de jeunes de ma génération, après quelques années d’expérience à l’étranger, entreprennent en Afrique. J’aimerais aussi que dans cinquante ans, les jeunes n’aient plus à se dire "Si je veux réussir je pars" et puisse faire leur choix de vie et d’études en toute liberté, dans leur pays ou ailleurs."

Son parcours

A 31 ans ce Franco-congolais est entrepreneur : associé chez Algest Consulting et fondateur de la maison d'édition Les princes de l'Equateur. Il a vécu petit en France, puis est rentré au Congo à l’âge de 7 ans. Il est ensuite revenu à 14 ans car son père a du déménagerà Pau pour son travail d’ingénieur chez Total. Diplômé de Sciences PO Bordeaux et de l’ESCP Europe (Ecole supérieure de commerce de Paris), il a demandé la nationalité française à 18 ans.

Les Princes de l'Équateur

Un article de presse sur la naissance de la maison d'édition