Chaos libyen : quelle responsabilité occidentale ?

L’insécurité est grandissante à tripoli et sur le territoire libyen ©mahmud turkia/AFP
L’insécurité est grandissante à tripoli et sur le territoire libyen ©mahmud turkia/AFP

Alors que la Libye s'enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos, les pays occidentaux poursuivent leur retrait. Il y a trois ans, pourtant, ces mêmes puissances occidentales pressaient la communauté internationale d'intervenir au plus vite au nom du principe de responsabilité pour protéger les populations. Comment expliquer ce revirement de situation ? Quelle part de responsabilité les pays occidentaux ont-ils dans l'implosion actuelle de la Libye ? Entretien avec Myriam Benraad, politologue spécialiste du monde arabe et chercheuse au CERI.

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Pourquoi les puissances occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne, hier si promptes à intervenir militairement, abandonnent-elles les Libyens à leur sort au moment même où le pays sombre dans le chaos ?

Il y a une part de lâcheté très claire de la part des Européens. Une lâcheté qui s’associe à un manque de vision au moment de l’intervention occidentale, en 2011. Aucun programme de transition, aucun plan de reconstruction n'étaient prévus au-delà de l'intervention militaire. Celle-ci s’est faite dans la précipitation et surtout dans l’improvisation puisque le but ultime était de se débarrasser de Kadhafi. Or, très vite, après la chute du régime, c’est aussi l’Etat libyen qui s’est effondré.


Pourquoi les Occidentaux n’ont-ils pas mieux accompagné le renversement de Mouammar Kadhafi ?

Tout d’abord parce que l’Europe a dû faire face à son propre contexte de crise interne, économique et financière notamment. Mais surtout, je crois qu'une désillusion s'est installée côté européen, et côté occidental plus largement, lorsque les islamistes ont pris le pouvoir, au lendemain des différents printemps arabes. C’est vraiment à partir de là que l’on a senti que la communauté internationale délaissait la région, mais aussi la Libye où, pourtant, les islamistes n’étaient pas les plus puissants et n’avaient pas connu de raz-de-marée populaire comme en Egypte ou en Tunisie. Les Européens n’ont pas soutenu les autorités de transition au sens large. L’idée était pourtant d’avoir un jeu électoral et démocratique. Les islamistes modérés qui ont fait le choix de la participation politique n’ont pas été des interlocuteurs de choix pour les Européens. Très vite, une méfiance mutuelle s’est installée.

Tout cela a abouti à un silence de l’Europe, et de l’Occident en général, sur le coup d’Etat contre Morsi en Egypte et la déliquescence de la Libye. Cela va même au-delà puisqu'en Libye les Européens considèrent qu'ils n'ont plus aucune marge de manœuvre, plus aucune influence ni sur le camp des laïques, ni sur le camp des islamistes, ni sur les tribus, ni sur les milices qui, elles, échappent au contrôle de tout le monde.


Les puissances occidentales qui ont contribué à renverser Kadhafi, n'ont-elles pas une part de responsabilité dans la désagrégation actuelle du pays ?

D'un certain point de vue, oui, puisqu'elles ont soutenu une intervention militaire sans l’associer à un plan politique en soutien aux autorités de transition libyennes. Mais il faut dire aussi qu’il y a un contexte libyen très fragmentaire, avec un phénomène milicien généralisé, une absence d’Etat et un tissu tribal qui favorisent les affrontements à l’échelle locale. En fait, c'est un agrégat de facteurs qui ont entraîné la Libye dans ce chaos. Face à cette situation, l’Europe n’a pas mené de politique de voisinage cohérente et crédible. Malgré certains engagements de soutien aux transitions démocratiques et aux sociétés civiles pris en 2011, on voit bien, aujourd'hui, que l’Europe n’a pas été à la hauteur.

Myriam Benraad
Myriam Benraad
Financièrement, quelle a été la contribution de l'Union européenne ?

L'UE a débloqué des fonds, mais pas autant que pour la Tunisie par exemple. La Libye étant un pays rentier, producteur de pétrole, l’idée était plutôt de relancer rapidement la production pétrolière au profit, en interne, de la reconstruction libyenne. Mais, bien évidemment, à la base, l’objectif des Occidentaux et particulièrement des Européens, était aussi de nouer un partenariat privilégié sur le plan énergétique. Il ne faut pas se mentir sur ce point.

Mais tout cela ne s'est pas concrétisé. Le pétrole est tombé aux mains de tribus et de milices qui se disputent les ressources locales. En raison du manque de sécurité et de l'absence d'Etat de droit, les grandes entreprises n’investissent pas massivement dans l’industrie pétrolière libyenne. Et aujourd’hui, on voit bien que les Occidentaux sont dans une logique de retrait.


En fermant les ambassades les unes après les autres et en évacuant ses ressortissants, quel message envoient les Occidentaux aux Libyens ?


C’est un message d’abandon, et au delà de l’abandon, de renonciation face à une situation que les Occidentaux considèrent avoir perdue, assez justement. Il est vrai aujourd’hui que l’Occident, et plus particulièrement l’Europe, a une marge de manœuvre très limitée sur la situation libyenne, car nous avons raté le moment. Il aurait fallu soutenir le processus démocratique, soutenir les autorités de transition libyennes au sens large et s’investir en Libye.


Cette "somalisation" de la Libye ne représente-t-elle pas une menace immédiate pour les pays voisins ?

La première conséquence de l’implosion de la Libye sera de nature sécuritaire. Tout d’abord pour la région proche, c’est-à-dire pour ses voisins maghrébins. La Tunisie devrait être la première touchée. A mon avis, le contexte libyen voisin aura des répercussions internes sur ce pays.
L’Algérie également craint le débordement du chaos libyen sur son territoire. D’ailleurs, elle a déjà déployé son armée à la frontière. Au moment où l’on constate une résurgence de l’activité djihadiste dans le Sinaï, l’Egypte de Sissi redoute, elle aussi, une "contamination". Dans le contexte sahélien, la mouvance djihadiste profitera, pour sa part, de la montée en puissance des milices, notamment, djihadistes, pour asseoir encore plus sa présence.

Dorénavant, quel va être le plan d’action des Européens ?

Le plan d’action des Européens va probablement prendre une forme de "containment" (endiguement). Ils vont tenter de contenir le chaos libyen au sein de ses frontières pour ne pas qu’il contamine les pays voisins, et bien évidemment l’Europe. La priorité pour les Européens est d’éviter une vague de djihadisme et un afflux massif de réfugiés en provenance de Libye. Pour l’heure, ils paraissent totalement indifférents au sort des Libyens. Tant que le conflit ne les touchera pas, il est peu probable qu’ils s’impliquent. C’est une erreur stratégique, car la Libye est à nos portes. L’Europe ne pourra pas se prémunir des effets d’une implosion de ce pays.


Alors que diplomates et entreprises font leur valise, qui va rester sur place pour venir en aide à la population libyenne ?

Pour l’instant à l’exception de quelques ONG et acteurs de la société civile, il y a une démobilisation totale des gouvernements face à cette situation qui, encore une fois, est considérée comme incontrôlable et ayant totalement échappé à l’influence occidentale quelle qu’elle soit, y compris sur un plan humanitaire. Pour l’instant, je pense que la Libye va se retrouver isolée, livrée à elle même pour un bon moment.

“Fallait-il tuer Kadhafi ?“

Telle est l’interrogation de Jean Ping, ancien ministre des Affaires étrangères gabonais et ancien président de la Commission de l'Union africaine, dans un article paru dans le monde diplomatique d'août 2014. Il y raconte notamment comment les Occidentaux auraient court-circuité la solution politique proposée par l’Union africaine peu de temps avant l’intervention militaire de 2011.

Il évoque un document en trois points : « cessation des hostilités », « dialogue vers une transition consensuelle (excluant le maintien au pouvoir de Khadafi) » et « instauration d’un système démocratique ». Un plan qui aurait eu l’aval du « Guide » mais qui, sous la pression des Occidentaux, aurait finalement été rejeté par le CNT (Conseil national de transition). Il en déduit alors que  « l’Occident voulait supprimer un homme ; l’Union africaine entendait changer un système. ».

Avant d’ajouter amer : « Pour nous, de toute évidence, le spectre de la guerre civile, de la partition, de la « somalisation », du terrorisme et du narcotrafic planait sur la Libye. Et de se demander : « Pourquoi étions nous alors les seuls à le voir ? Allez-t-on là-bas pour la défense de la démocratie, le contrôle du pétrole, des raisons électoralistes (Nicolas Sarkozy était alors en pré-campagne présidentielle), ou encore tout cela à la fois ? N’y-avait-il pas, à ce stade, d’autres voies possibles que des bombardements massifs ? »

Selon lui, le soulèvement libyen fut aussi une "aubaine" puisqu'il permit aux Occidentaux "de jouer à bon compte les héros humanitaires et de faire oublier leur soutien aux régimes dictatoriaux", en référence, notamment, aux réactions de la France face aux précédents soulèvements en Tunisie et en Egypte.