Côte d'Ivoire : Gbagbo et Ouattara, deux présidents pour un pays

Fort du soutien de la communauté internationale, ONU en tête, Alassane Ouattara n'entend pas renoncer à la victoire qui lui était promise par les résultats de la Commission électorale indépendante, le donnant en tête avec 54,1% des suffrages. Mais Laurent Gbagbo, au pouvoir depuis dix ans, a ensuite été proclamé vainqueur par un Conseil constitutionnel acquis à sa cause, avec 51,45% des suffrages.

Avec deux présidents, deux Premiers ministres et bientôt deux gouvernements, l'abîme se creuse... Analyse d'Antoine Glaser et de Franck Salin.

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Antoine Glaser : « Seuls les Africains peuvent régler la crise »

Pourquoi Laurent Gbagbo ne renonce-t-il pas ?

Il ne pensait pas pouvoir perdre et a toujours sous-estimé ses challengers. Il a pourtant fait un mandat « cadeau » : en 2000 il a été élu d'une façon « calamiteuse » comme il le dit lui-même, en 2005 les élections n'ont pas eu lieu et il est resté en place en vertu de l'article 48 de la Constitution. Bref, on s'est installé dans ce statu quo, et Gbagbo est en lévitation, persuadé d'être l'homme de la seconde indépendance.

Pour le moment, la contestation de la rue est faible. Risque-t-on un embrasement ?

La contestation est faible car Gbagbo a toujours un coup d'avance. Il tient l'armée et a encore des soutiens, il est donc en position de force vis-à-vis d'Alassane Ouattara, bunkerisé à l'hôtel du Golf. Ça peut tenir à court terme, ça dépendra de la suite. Est-ce que Ouattara va appeler les chefs rebelles du Nord à l'action ? Est-ce qu'il va appeler ses partisans à descendre dans la rue ? Il ne le fait pas car il ne voudrait pas être responsable d'un début de guerre civile.

Que peuvent faire la communauté internationale, l'ONU, l'Union Africaine ?

Ça ne peut être réglé que par les Africains eux-même. Plus la communauté internationale intervient, plus Gbagbo joue la carte nationaliste en disant « Ouattara est le candidat de l'étranger ». C'est très important que l'UA intervienne. Maintenant personne n'est capable de dire ce qui va se passer : le court terme joue pour Gbagbo mais le moyen terme joue pour Ouattara. Premièrement, Gbagbo ne pourra pas faire fonctionner le pays sans l'annulation de la dette, et le FMI menace de couper les subsides. Deuxièmement, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement et l'Union européenne menacent de couper leurs aides.

Peut-on imaginer une partition du pays, divisé entre le Nord et le Sud ?

Ça n'a aucun sens. Il y a déjà un statu quo Nord-Sud. De plus, du moment qu'il garde le Sud, où se trouve la Côte d'Ivoire « utile » - cacao, gaz, pétrole - Laurent Gbagbo ne voit pas vraiment d'inconvénient à laisser ce statu quo avec le Nord.

Franck Salin : « On n'échappera pas à un affrontement armé »

Pourquoi Laurent Gbagbo ne renonce-t-il pas ?

Il ne s'attendait tout simplement pas à perdre et s'accroche donc à son fauteuil. Il avait misé sur le soutien d'une partie des membres du PDCI, malgré l'appel de Henri Konan Bédié à voter Ouattara au second tour. Ça a été une surprise de voir que ce report des voix en faveur d'Alassane Ouattara a bien fonctionné. On n'aurait pas imaginé cela il y a quelques années. Il ne faut pas non plus négliger le poids de l'entourage de Gbagbo, qui n'est pas non plus prêt à abandonner le pouvoir et les avantages qui vont avec.

Pour le moment, la contestation de la rue est faible. Risque-t-on un embrasement ?

Je crois qu'on n'échappera malheureusement pas à un affrontement armé. La question fondamentale est de savoir, s'il y a un face-à-face entre les forces loyalistes (FANCI) et les Forces Nouvelles (FN), jusqu'à quel point l'armée loyaliste sera fidèle à Laurent Gbagbo ? Si les FANCI sont divisées sur la marche à suivre, la donne se complique pour Gbagbo, déjà très isolé sur le plan international. Est-ce qu'il y aura un coup de force contre Gbagbo ? Un affrontement entre l'armée régulière et les FN ? Dans tous les cas, la clé est du côté de l'armée loyaliste.

Que peuvent faire la communauté internationale, l'ONU, l'Union Africaine ?

La voie diplomatique tentée par l'UA [envoi du médiateur Thabo Mbeki, NDLR] semble être bloquée. Les deux positions s'arc-boutent. Mais l'ONU n'interviendra pas militairement. Et les forces occidentales (France, Etats-Unis...) soutiennent Ouattara mais de là à envoyer des forces militaires, il n'en est pas question non plus. Une autre voie est peut-être en train de se dessiner : une pression économique, avec des sanctions [depuis, l'Union Européenne a menacé le pays de sanctions « si la crise n'était pas rapidement résolue », NDLR].

Peut-on imaginer une partition du pays, divisé entre le Nord et le Sud ?

C'est envisageable, d'autant plus que les FN ont la main sur le Nord. En 2007, Guillaume Soro était devenu le Premier ministre de Gbagbo, et cela avait rapproché le Nord et le Sud. Mais aujourd'hui, Soro est avec Ouattara. La question de la partition est donc de nouveau à l'ordre du jour. Mais cela m'étonnerait que Ouattara soit prêt à ne gouverner que le Nord de la Côte d'Ivoire, laissant le Sud à Gbagbo. Sans parler des Ivoiriens eux-même...


Antoine Glaser

Antoine Glaser a été rédacteur en chef de La Lettre du Continent, un bimensuel de référence sur l'Afrique, édité depuis 1985, et directeur de la rédaction d'Africa Intelligence. Membre du collectif Victor Noir, il est également auteur de plusieurs ouvrages. Le dernier, « Sarko en Afrique », a été co-écrit avec Stephen Smith et édité en 2008 chez Plon.

Franck Salin

Franck Salin est rédacteur en chef du quotidien en ligne, Afrik.com, depuis 2006. Son premier roman, Pointe-à-Pitre – Paris, a été publié en 2000 aux éditions L’Harmattan, sous le pseudonyme Frankito. Sa pièce Bòdlanmou pa lwen, a été la première œuvre de théâtre en langue créole présentée à la Comédie Française, en avril 2007.