Afrique

Côte d'Ivoire : pourquoi l'ONU n'intervient pas ?

Depuis plusieurs semaines, les militaires fidèles à Laurent Gbagbo affrontent à Abidjan des insurgés pro-Ouattara. Une spirale de violences qui menace de faire basculer le pays dans la guerre civile. À l'heure où les Nations unies interviennent en Libye, la question du silence et de l'inaction de la communauté internationale se pose.

Entretien avec Falila Gbadamassi, journaliste à Afrik.com.

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« Gbagbo n'a rien à craindre de la communauté internationale »

Le camp Ouattara appelle l'ONU à « passer à l'action » et à donner à Alassane Ouattara « les moyens de gouverner »....

Je comprends la position de principe. Déjà, on utilise le même terme d'insurgés pour parler de l'opposition libyenne et des forces pro-Ouattara. Ensuite, l'ONUCI (la mission de l'ONU en Côte d'Ivoire, NDLR) riposte quand elle est attaquée. Enfin, la CEDEAO et l'UA avaient décidé d'agir et sont revenus sur leurs décisions. Donc, oui on peut légitimement se demander pourquoi il n'y a pas d'intervention militaire en Côte d'Ivoire comme il y en a une en Libye. Même en France on commence à en parler. Le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé a estimé samedi que l'ONUCI devait « jouer son rôle plus efficacement », rappelant que son mandat permet « d'utiliser la force ».

Maintenant, la Côte d'Ivoire n'est pas la Libye : j'entends par là que les enjeux ne sont pas les mêmes pour la communauté internationale. La Côte d'Ivoire est une zone carrefour en Afrique de l'Ouest, une guerre là-bas aurait donc des conséquences sur toute la sous-région.

Le pétrole est-il aussi l'une des raisons qui font que la communauté internationale s'intéresse plus à la Libye (1.79 million de barils/jour) qu'à la Côte d'Ivoire (50 000 barils/jour) ?

Là encore la communauté internationale intervient au gré de ses intérêts. Il me semble que pour profiter du pétrole libyen il faille négocier avec l'Etat - Kadhafi ou l'opposition - alors qu'en Côte d'Ivoire les concessions ont été cédées à des exploitants privés. Donc qu'il y ait un gouvernement ou pas, ça ne change rien à l'exploitation du pétrole...

Charles Blé Goudé, le leader des “jeunes patriotes“ ivoiriens dans une manifestation pro-Gbagbo le 5 février 2011. (©AFP)
Charles Blé Goudé, le leader des “jeunes patriotes“ ivoiriens dans une manifestation pro-Gbagbo le 5 février 2011. (©AFP)
Depuis novembre, il y a eu beaucoup de déclarations mais très peu d'actions engagées...

Je pense qu'il y a en Côte d'Ivoire des paramètres que l'on ne connaît pas et que l'on ne connaîtra peut-être jamais. Il y a quelque chose que je ne comprends pas moi-même dans les errements de la communauté internationale, dans sa façon d'agir, dans ses menaces qui ne sont pas suivies d'effets...

En Libye ça a été simple : quand les Nations unies ont voté leur résolution vendredi, Kadhafi a annoncé un cessez-le-feu dans les heures qui ont suivi. Certes il ne l'a pas respecté mais il y a eu un mouvement de recul. Jamais il n'y a eu ce mouvement de recul de la part de Gbagbo en Côte d'Ivoire, après aucune déclaration, aucune sanction économique, aucun ultimatum.

De quoi, de qui Laurent Gbagbo aurait-il peur ? Il n'a rien à craindre, en tout cas pas de la communauté internationale. Je pense même que l'attaque contre Kadhafi doit le conforter dans ce sentiment d'être intouchable.

Plus de 440 personnes sont mortes depuis fin 2010 selon l'ONU. Diriez-vous qu'une guerre civile a commencé en Côte d'Ivoire ?

Je ne veux pas employer ce terme car ce serait catastrophique mais ce qui se passe est une guerre qui a des relents de guerre civile. La situation s'aggrave de jour en jour. Mais je crois qu'elle n'est pas désespérée.

Des habitants d’Abidjan fuient les violences post-électorales après de de nouvelles violences meurtrières dans le pays, le 19 mars 2011. (©AFP)
Des habitants d’Abidjan fuient les violences post-électorales après de de nouvelles violences meurtrières dans le pays, le 19 mars 2011. (©AFP)
Les seuls qui souffrent aujourd'hui ce sont les civils, quelle que soit leur appartenance politique. Tout le monde est touché dans son quotidien : la plupart des banques ont fermé - Gbagbo a réouvert la SGBCI vendredi et les Ivoiriens peuvent retirer jusqu'à 200 000 F CFA et 700 000 F CFA pour les entreprises, selon des sources abidjanaises ; les prix des denrées alimentaires ont grimpé, sans parler des affrontements. Il ne fait pas bon vivre à Abobo ou à Abidjan en ce moment, les gens fuient. Malgré cette souffrance commune, les Ivoiriens restent partisans et le pays est divisé entre pro-Ouattara et pro-Gbagbo.

Comment voyez-vous l'avenir ?

Ce sont les peuples qui décident et font changer les choses. Il manque à la Côte d'Ivoire cette volonté populaire, cette société civile unie - comme ce qu'on a vu en Tunisie, en Egypte ou avant en Guinée. En Côte d'Ivoire, la société civile est partisane, car elle sort de dix ans de guerre civile larvée. Les Ivoiriens sont fatigués, épuisés. Ils ne sortent pas dans la rue parce qu'ils n'ont plus envie de mourir pour quelqu'un. C'est aussi pour ça qu'ils croient beaucoup en la communauté internationale.

Mais encore une fois, il n'y a que les Ivoiriens qui trouveront une solution à leurs problèmes. la communauté internationale sert d'abord ses propres intérêts. La solution viendra, je l'espère, d'un dialogue interivoirien.

Y a-t-il urgence à agir ?

Il y a urgence depuis le 2 décembre (le second tour de la présidentielle, NDLR). Quand on connaît l'histoire récente de la Cote d'Ivoire, on savait que ça ne pouvait que s'envenimer. Gbagbo avait dit dès le début qu'il ne partirait pas. On a donc laissé pourrir une situation hautement explosive. On peut se demander si cela n'a pas été fait de manière volontaire, pour une raison que j'ignore. Cependant, je n'ai pas de preuve pour étayer ce sentiment et je ne vise personne.