Côte d’Ivoire : que traduisent les attaques répétées contre la police et la gendarmerie ?

Des policiens ivoirien qui sécurisent une manifestation de l'opposition, le 22 octobre 2015  à Abidjan. (AP Photo/Schalk van Zuydam)
Des policiens ivoirien qui sécurisent une manifestation de l'opposition, le 22 octobre 2015  à Abidjan. (AP Photo/Schalk van Zuydam)

Le commissariat de police de la ville d’Adzopé près d’Abidjan a été attaqué par des hommes armés dans la nuit du 3 au 4 août. C’est la cinquième attaque de ce type en moins d’un mois en Côte d’Ivoire. Un phénomène inquiétant qui met en lumière un système sécuritaire très fragile. Le président Alassane Ouattara promet d'investir davantage dans les forces armées. 

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"Un important travail de reprise en main de notre armée est plus que jamais nécessaire", a déclaté à la télévision le président Alassane Ouattara, dimanche 6 août. "Nous investirons encore plus dans l'amélioration des conditions de vie et de travail des forces de défense et de sécurité", ainsi que dans leur "formation", et "nous mettrons à leur disposition les équipements nécessaires." Il a aussi assuré vouloir "créer une armée véritablement républicaine" pour protéger "la population et les institutions". 

Le président compte ainsi ramener la sécurité pour éviter que le même scénario ne se répète encore dans le pays.

Une trentaine d’hommes lourdement armés et cagoulés ont attaqué dans la nuit du 3 au 4 août le commissariat de police de la ville d’Adzopé, à une centaine de kilomètres d’Abidjan. Une fois entrés dans le local, les assaillants ont séquestré les policiers, volé les armes et libéré des prisonniers. Ils ont ensuite dévalisé une station service à proximité avant de s’enfuir. 
 

Une série d’attaques sur le même mode opératoire

Ce fait divers est le dernier d’une série qui a débuté il y a moins d’un mois. Le 29 juillet dernier, c’est la gendarmerie de Fresco, une ville côtière située à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Abidjan, qui est attaquée par "huit hommes habillés en tenues militaires et lourdement armés", selon un habitant interrogé par l’AFP. Ils séquestrent le personnel puis emportent avec eux des armes avant d’attaquer la trésorerie et deux banques locales. 

Quelques jours avant, le 22 juillet, c’est la gendarmerie d’Azaguié dans le sud-est du pays, qui avait été prise pour cible, avec le même mode opératoire qu’à Fresco et Adzopé. 

Le 19 juillet, deux jours avant l’ouverture des Jeux de la Francophonie organisés à Abidjan, l’école de police du quartier de Cocody avait, elle aussi, été victime d’une attaque qui avait fait un mort. Encore une fois, des hommes armés et cagoulés s’étaient introduits dans le local, s’emparant des armes, du matériel militaire et des véhicules de police avant de prendre la fuite. Une partie de l’armement avait été retrouvée après des affrontements entre les assaillants et les forces de l’ordre. Une dizaine de jours après l’attaque, cinq militaires avaient été arrêtés puis radiés de l’armée ivoirienne. 
 
 Un membres des forces de sécurité ivoirienne, le 22 octobre 2015. 
 Un membres des forces de sécurité ivoirienne, le 22 octobre 2015. 
© AP Photo/Schalk van Zuydam

Mi-juillet, trois autres soldats avaient été exclus au lendemain de troubles simultanés dans deux camps militaires à Abidjan et Korhogo qui avaient fait trois morts. "Quelques soldats ont cru devoir exprimer des récriminations en se servant de leurs armes", avait alors déclaré le général Sékou Touré, chef d’état major général des armées. 

Cette série d’attaques intervient dans un contexte sécuritaire désordonné. La Côte d’Ivoire a, en effet, été secouée par des mutineries dans l’armée en janvier et mai derniers. D’anciens rebelles des Forces nouvelles ayant soutenu Alassane Ouattara lors de la crise post-électorale de 2011 et aujourd’hui intégrés à l’armée ivoirienne réclamaient des primes promises par le gouvernement en 2011. 
 

"Pas de revendications"

Que cherchent les assaillants ? Pourquoi attaquent-ils ? "C’est difficile à expliquer", assure Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste de la Côte d'Ivoire. "J’ai beau chercher mais je ne trouve pas. Et dieu sait si je travaille sur ce dossier ! Je suis souvent en Côte d’Ivoire pour tenter de mieux comprendre ce qu’il se passe sur place. Mais selon moi, raccrocher ces instabilités militaires à un contexte politique cohérent me paraît encore difficile".
 

Cela prouve que le système sécuritaire ivoirien est perméable Netton Prince Tawa, membre de l'institut Thinking Africa

Selon Christian Bouquet, le fait qu’il n’y ait pas de revendications comme lors des mutineries rend l’analyse d’autant plus compliquée. "On espère que les services de renseignement ivoiriens sont efficaces et qu’ils ont les réponses à nos questions. Mais c’est tout ce à quoi on peut se raccrocher pour le moment." 

Pour NettonPrince Tawa, membre de Thinking Africa, un institut de recherche et d’enseignement sur la paix, "le fait que les attaques aient eu lieu la veille et au lendemain des Jeux de la Francophonie traduit peut être une volonté de sabotage de la part d’opposants politiques au gouvernement". Et d’ajouter : "Cela prouve en tout cas que le système sécuritaire ivoirien est perméable."
 

Echec ou succès du programme de DDR ?

Un instructeur de l'armée ivoirienne forme des anciens combattants intégrés à l'armée, le 26 juillet 2011.
Un instructeur de l'armée ivoirienne forme des anciens combattants intégrés à l'armée, le 26 juillet 2011.
© AP Photo/Emanuel Ekra


Un système sécuritaire instable, c’est pourtant ce que le gouvernement et l’ONUCI voulaient éviter en mettant en place le processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR) en 2004. D’après le bilan effectué à la fin de la mission en juin 2017, près de 70 000 ex-combattants ont été intégrés à l’armée ivoirienne grâce au programme de DDR. A l’issue de ce processus, plus de 40 000 armements dont 14 000 armes ont été recueillis. 
 

La réussite du processus DDR ne peut malheureusement pas empêcher des soulèvement militaires Netton Prince Tawa

Malgré ses "bons" résultats, le programme de DDR a instauré une armée hétéroclite qui se cherche et au sein de laquelle la discipline n’est pas maîtresse. Un malaise qui se traduit donc par des mutineries et des attaques à répétition. "La réussite du processus DDR ne peut malheureusement pas empêcher des soulèvement militaires, assure Netton Prince Tawa, membre de l'institut Thinking Africa et chercheur au centre Thucydide d'analyse et de recherche en relations internationales . Il poursuit : "La menace plane toujours car les éléments des Forces nouvelles qui ont été intégrés dans l’armée ont toujours des revendications alimentaires." 

 

Un instructeur de l'armée ivoirienne forme des anciens combattants intégrés à l'armée, le 26 juillet 2011
Un instructeur de l'armée ivoirienne forme des anciens combattants intégrés à l'armée, le 26 juillet 2011
© AP Photo/Emanuel Ekra)


 

La circulation des armes, un fléau difficile à éradiquer

En plus du désordre au sein de l’armée, les centaines de milliers d’armes encore dans la nature reste un problème majeur. "On voit bien que ça continue à circuler, souligne Christian Bouquet. Et a fortiori après avoir découvert les caches d’armes chez le chef du protocole de Guillaume Soro. On sait bien que le problème est loin d’être réglé (…) Ces attaques continueront tant que l’on n’aura pas récupéré les armes qui circulent encore dans le pays."

Selon le chercheur Netton Prince Tawa, "les réseau d’achat et de ventes d’armes sont en général des robinets qui ne se referment jamais totalement. Et les marchands d’armes surveillent les Etats en situation post-crise où des mécontentements peuvent subsister et occasionner d’autres sollicitations d’armes." 
 

Ce n’est pas une tâche facile, dans un pays qui sort de crise, de remettre sur le droit chemin une armée qui s’est composée comme on sait Nouveau ministre ivoirien de la Défense 

Pour tenter de mettre fin à la grogne chez les forces de sécurité et tenter de rétablir un climat sécuritaire stable, le gouvernement ivoirien a été remanié, le 20 juillet dernier. L’ancien préfet d’Abidjan, Sidiki Diakité, est devenu ministre de l’Intérieur et son prédécesseur Hamed Bakayako a, lui, pris le poste ministre de la Défense. Lors de sa prise de fonction, le 20 juillet dernier (au lendemain de l’attaque de l’école de police à Abidjan), il a déclaré : "Ce n’est pas une tâche facile, dans un pays qui sort de crise, de remettre sur le droit chemin une armée qui s’est composée comme on sait (…) Ma méthode sera la fermeté". Une lourde mission l’attend.