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Côte d’Ivoire : une élection présidentielle dépassionnée ?

Une femme vote lors des législatives dans le quartier de Adjame, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 11 décembre 2011.
Une femme vote lors des législatives dans le quartier de Adjame, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 11 décembre 2011.
© (AP Photo/Emanuel Ekra)

Les Ivoiriens se rendront aux urnes le 25 octobre prochain pour élire leur chef d'Etat. Sept candidats affrontent le président sortant et grand favori, Alassane Ouattara, mais l'opposition est divisée. Un scrutin "joué d'avance" selon une partie de la population, toujours en attente d'une véritable réconciliation nationale.

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« On connaît déjà le résultat des élections », assure Thierry, père de famille de 38 ans et habitant d'Abidjan. C’est d’ailleurs pour cette raison, que lui, comme la plupart de ses amis, n’iront pas voter le 25 octobre prochain. « Une grande partie des partisans de l’opposition ne se sent pas concernée par le scrutin », poursuit-il. A Abidjan, la majorité des affiches électorales sont celles du président actuel, marquées du slogan "Avec ADO", des bus de campagne sont mobilisés, les rassemblements sont nombreux… Rares sont les signes distinctifs des autres candidats. Comme si Alassane Ouattara n’avait pas d’adversaires...

Une élection jouée d’avance, c’est donc le sentiment partagé par de nombreux Ivoiriens. Mais pour Franck Bamba, secrétaire nationale à la communication et au marketing politique du parti d’opposition Front Populaire Ivoirien (FPI), « c’est une illusion d’optique. Depuis 2011, Ouattara a perdu 20% de son électorat parce qu’il n’a pas tenu ses promesses. Il ne faut pas s’en tenir aux vuvuzelas (instrument utilisé par les supporters en Afrique du sud, ndlr) ».

Une chose est sûre, il y a un manque d’engouement certain pour cette présidentielle. Et « cela s’explique par plusieurs raisons », note Ange Hermann Gnanih, correspondant de TV5MONDE en Côte d’Ivoire. « Le fait que les gens se disent qu’il n’y a pas d’enjeu » mais également à cause du « désamour des Ivoiriens pour la politique. La parole des hommes politiques n’est plus crédible car ce sont ces gens qui promettent la paix et qui font le contraire ». Et d’ajouter : « Si le bulletin de vote est un bulletin pour la mort, cela n’encourage pas ».  

La participation au scrutin présidentielle s’annonce donc plutôt faible. En 2010, lors du premier tour de l’élection, le taux de participation s’élevait à plus de 80%. Cette année, « un taux de participation élevé donnerait une certaine crédibilité à Alassane Ouattara… mais il sera faible », affirme Ange Hermann. Lors d'un entretien avec Jeune Afrique, le candidat Siméon Kouadio Konan a déclaré qu'un fort taux d'abstention était à « craindre »  et que cela serait un « déficit grave de démocratie. »

Le président ivoirien Alassane Ouattara parle à la presse après son vote lors des élections locales, dans le quartier de Cocody, à Abidjan, le 21 avril 2013.
Le président ivoirien Alassane Ouattara parle à la presse après son vote lors des élections locales, dans le quartier de Cocody, à Abidjan, le 21 avril 2013.
© AP Photo/Sevi Herve Gbekide

Opposition divisée

Face à Alassane Ouattara (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix ou RHDP), six candidats se présentent à l’élection. Pascal Affi N’guessan (FPI), Gnangbo Kacou (indépendant), Kouadio Konan Bertin (membre de la CNC et indépendant), Jacqueline-Claire Kouangoua (indépendante), Henriette Lagou Adjoua (Renouveau pour la paix et la concorde ou RPC) et Konan Kouadio Siméon (indépendant). Mais pour Ange Hermann, « cette opposition est molle et désunie. Elle ne pense qu’à résoudre ses problèmes internes et n’a pas d’arguments ».

Charles Konan Banny, candidat de la Coalition Nationale pour le Changement (CNC) a annoncé vendredi 23 octobre, à deux jours du scrutin, qu'il se retirait de la présidentielle. Avant lui, deux autres candidats se sont déjà retirés : Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale et ténor de l’opposition ainsi qu’Amara Essy, ancien ministre des Affaires étrangères. Tous deux dénoncent une élection « truquée » et « sabotée ».
 


Affi N'guessan n'a pas le soutien des pro-Gbagbo

Ange Hermann Gnagni

Au sein du FPI, parti de l’ancien président Laurent Gbagbo, une branche des partisans ne soutient pas Pascal Affi N’guessan, le candidat officiellement désigné. « Il a lancé sa campagne dans la ville natale de Laurent Gbagbo mais il n’a pas réussi à mobiliser plus de 5 000 personnes », assure Ange Hermann. Pourtant, au FPI, on assure que le lancement de la campagne s’est passée « comme sur des roulette »et qu'il il y avait «foule ».

Durant ces meetings, Pascal Affi N'guessan, ex Premier ministre de Laurent Gbagbo, se plaît à rappeler sa proximité avec l'ancien chef d'Etat et répète que s'il est élu, il fera tout pour faire libérer Laurent Gbagbo. Mais pour le correspondant de TV5MONDE, « Affi N’guessan n’a pas le soutien des pro-Gbagbo. Ces derniers considèrent qu’il est en acquaintance avec le pouvoir et qu’il a trahi la ligne politique de Gbagbo. D’ailleurs, l’ex-président ne l’a pas reçu à La Haye ». Au FPI, on se défend : « Il est vrai qu’au niveau de la direction traditionnelle du FPI, il y a eu quelques problèmes mais tout est en train de rentrer dans l’ordre ». Si Franck Bamba reconnait que l’opposition « paraît divisée, elle est unie sur une chose, à savoir renvoyer Ouattara démocratiquement du pouvoir ».

Sur cette photo prise le 19 août 2015, un enfant tient dans ses mains un drapeau ivoirien près d'une boutique de transfert téléphonique, à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Sur cette photo prise le 19 août 2015, un enfant tient dans ses mains un drapeau ivoirien près d'une boutique de transfert téléphonique, à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
© AP Photo/Sunday Alamba

Pas de réconciliation nationale

Mais le président sortant n’est pas prêt à laisser sa place et semble plutôt confiant quant à sa réélection. Son objectif est d’ailleurs de se faire réélire au premier tour. Et il a de grandes chances. S'il est réélu, Alassane Ouattara a annoncé "une nouvelle Constitution, dès l'année prochaine". Elle doit notamment modifier l'article sur l'ivoirité, sujet qui a souvent fait débat dans le pays.

Sa confiance repose surtout sur son bilan économique. Lors du lancement de sa campagne, vendredi 9 octobre, à Yamoussoukro, il a vanté ses réalisations en la matière et promis un « programme 2016-2020 encore plus ambitieux » avec des « infrastructures modernes, des centres de santé et des écoles » pour toutes les régions. « Le bilan de Ouattara est inattaquable et aucun de ses adversaires n’ose en parler », souligne Patrice Yao, directeur général du quotidien ivoirien Le Nouveau réveil.

Si la croissance économique est au rendez-vous, son régime peine à avancer sur les questions de justice et de réconciliation. De nombreux opposants ont été emprisonnés à l'approche de l'élection présidentielle, a souligné Amnesty International le 5 octobre dernier. Selon l'organisation, "une soixantaine de personnes dont plusieurs cadres de l'opposition, ont été arrêtés depuis la mi-septembre (...), au moins trente sont toujours en détention".

La justice ivoirienne est également pointée du doigt à propos des condamnations qui ont suivi la crise post-électorale de 2010. Interrogé par Jeune Afrique, Siméon Kouadio Konan, parle d'une "justice des vainqueurs". "Le président a commandé une enquête qui a révélé la responsabilité des deux camps (pro-Gbagbo et pro-Ouattara, ndlr) mais les poursuites ne s'intéressent qu'à un seul camp. (...) Je suis au regret de constater que notre justice doit redorer son blason car elle est aux ordres et inféodée au pouvoir". Jean-Christophe Ploquin, rédacteur en chef du journal La Croix, parle lui de "procès sommaires" qui "ont été expédiés à l'encontre de certains perdants. Simone Gbagbo, épouse de l'ancien président, a été condamnée à vingt ans de prison dans un jugement qui visait surtout à empêcher que la CPI ne se saisisse de son cas".
 


Depuis 2010, c’est la même haine, la même colère dans le coeur d’une partie de la population

Thierry, habitant d'Abidjan

L'indépendance de la justice est pourtant indispensable à la réconciliation nationale. Et selon Ange Hermann, « la réconciliation ne s’est pas faite, le pays reste très divisé »« Depuis 2010, c’est la même haine, la même colère dans le coeur d’une partie de la population, assure, de son côté, Thierry. Dès que tu dis quelque chose qui n’est pas sur la même ligne que le régime actuel, tu es tout de suite catalogué. On peut même te violenter. Dans le temps, on pouvait dire :  "Gbagbo est un menteur" par exemple, mais aujourd’hui, si on dit ça de Ouattara, on peut se faire arrêter ». Et d’ajouter : « Il y a toujours un camp "Gbagbo ou rien" et un autre "Ouattara ou rien" et le président n’a pas pu rassembler ces deux camps.»
 

Un scrutin dans le calme ?

A 10 jours du scrutin, l’atmosphère en Côte d’Ivoire semble plutôt calme, loin des  violences de 2010. « C’est tout le contraire » de la précédente élection présidentielle, confirme Patrice Yao. « En ce moment, on se préoccupe beaucoup plus de ce qui se passe en Guinée (les résultats de la présidentielle sont contestés par l'opposition, ndlr) car on se demande comment cela va se terminer là-bas. Mais nous n'avons pas d’inquiétude pour les élections en Côte d’Ivoire ». Un scrutin apaisé et crédible est fondamental pour stabiliser le pays et tourner la page des violences meurtrières de 2010 qui ont tué plus de 3000 personnes. Pour assurer la sécurité avant et après l’élection, 34 000 soldats et 6 000 Casques bleus sont déployés sur le territoire ivoirien.

Et pour la première fois, des observateurs de la société civile superviseront le scrutin. La plateforme des Organisations de la société Civile pour les Elections en Côte d’ivoire (POECI) expérimentera une nouvelle méthode de comptage rapide des votes qui permet d’avoir presqu’en temps réel les informations. Une manière d’augmenter la transparence et donc d’éviter les contestations post-électorales.