Crise en Centrafrique : “C'est l'illustration parfaite des Etats faillite“

Malgré son appel lancé à la France, le président centrafricain François Bozizé ne bénéficiera pas du soutien militaire de l'ancienne puissance coloniale pour stopper les rebelles du Séléka qui depuis le 10 décembre marchent vers la capitale. François Hollande refuse de défendre le régime de Bangui. Il l'a annoncé ce 27 décembre 2012.

Cette décision de l'Elysée marquerait-elle la fin de la Françafrique ? Eléments de réponse avec Zyad Limam, directeur du mensuel Afrique Magazine.

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Entretien avec Zyad Limam

Zyad Limam, directeur du mensuel “Afrique Magazine“.
Zyad Limam, directeur du mensuel “Afrique Magazine“.
Que pensez-vous de cette décision de François Hollande qui refuse d'envoyer des militaires français pour soutenir son homologue centrafricain ?

Le problème de fond, c'est comment et quand applique-t-on les accords de défense qui ont été établis entre la France et la Centrafrique. Quand un régime est menacé de l'intérieur par une rébellion, peut-on faire jouer ces accords qui sont censés être une protection que donne la France contre des agressions extérieures.

Depuis la fin de l'ère Chirac, c'est désormais un principe établi : la France n'envoie plus de troupes pour défendre un régime en place sauf si c'est dans le cadre d'une opération des Nations Unies. Comme cela a été le cas en Côte d'Ivoire pour l'opération Licorne qui est intervenue après l'adoption de la résolution 1975 du Conseil de sécurité de l'ONU. Donc la politique française qui consiste à dire qu'on ne va pas envoyer de militaires, ça me semble peu surprenant. Le contraire aurait été la grosse surprise.

Déclaration du président français François Hollande : "Si nous sommes présents, c'est pour protéger non pas un régime mais nos ressortissants".
Crise en Centrafrique : “C'est l'illustration parfaite des Etats faillite“

Localisation des villes aux mains de la rébellion Séléka en Centrafrique et indicateur de la FOMAC Parallèlement, l’ONU et Washington ont annoncé mercredi le retrait temporaire de Centrafrique de tous leurs employés jugés non essentiel  (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Localisation des villes aux mains de la rébellion Séléka en Centrafrique et indicateur de la FOMAC Parallèlement, l’ONU et Washington ont annoncé mercredi le retrait temporaire de Centrafrique de tous leurs employés jugés non essentiel (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Avez-vous été choqué que le président Bozizé fasse appel à l'ancienne puissance coloniale?

En faisant appel à la France qui est censée protéger le régime, Bozizé a une lecture large des accords de défense. Mais son attitude se comprend facilement. Il est dos au mur, il a une rébellion aux portes de la capitale. Il n'a pas vraiment de troupes pour le soutenir. Il fait appel à qui il peut. Il semble que des éléments tchadiens ont déjà été envoyés pour freiner l'avancée des rebelles. Mais sans grande efficacité.

Pour moi, ces événements sont l'illustration parfaite des "Etats faillite" appelés aussi "Etats faillis" où la moindre rébellion peut faire tomber en quelques jours le pouvoir central. Ce qui en dit long sur la faible légitimité de ces systèmes et sur le fait qu'il n'y ait aucun dialogue politique dans ces pays. On part tout de suite sur des rebellions armées sans passer par la discussion. Tout cela est assez triste.

Pensez-vous que les jours sont désormais comptés pour le président Bozizé ?

Il est difficile de le dire. Je ne suis pas à Bangui et n'ai pas de remontée directe du terrain. Il est possible qu'une négociation se fasse in-extremis et aboutisse à un "power sharing arrangement" (un partage de pouvoir). D'un autre côté, si les rebelles prennent le pouvoir par un coup de force, il est probable qu'ils ne soient pas reconnus par l'Union africaine et se retrouvent complètement isolés. Ce qui n'est pas dans leur intérêt. Mais il est difficile de connaître les intentions de cette rébellion qui est composée de quelque 25 éléments disparates. C'est une alliance qui reste très opaque.

Comment les pays africains voisins peuvent-ils s'organiser pour résoudre cette nouvelle crise centrafricaine ?


Ce qui est très important dans cette Afrique subsaharienne, c'est que les Etats trouvent des compromis de gouvernement. Des compromis non seulement entre les partis politiques mais aussi entre les entités sociales, ethniques et religieuses qui composent chaque pays. Des compromis qui se fassent dans la transparence pour qu'ils soient appliqués et respectés par tous. Tout cela est en train de se faire petit à petit. Mais dans certains pays, cela se fait plus difficilement. Ce qui est le cas en Centrafrique. Je pense qu'il serait nécessaire de mettre toutes les composantes de ce pays autour d'une table pour trouver un compromis de pouvoir. Et, à partir de là, s'occuper du développement.


Plus globalement, comment percevez-vous la politique africaine que François Hollande est en train de mettre en place ?


Ce n'est pas encore très clair. Il y beaucoup de choses qui sont dites de manière forte. Avant de se rendre au dernier sommet de la Francophonie à Kinshasa, il a fait une déclaration assez tonitruante sur la démocratie. Là, pour la Centrafrique, il a eu une réaction assez nette et ferme sur le fait que les troupes françaises ne s'impliqueront pas. Tout cela apparaît comme des coups médiatiques mais on ne sent pas une politique française encore très cohérente. Entre Laurent Fabius au Quai d'Orsay, Pascal Canfin au Développement et la cellule de l'Elysée, tout ne semble pas très bien rodé.  

Quelle politique africaine attendez-vous de ce gouvernement socialiste ?


Je pense qu'il faut des politiques d'équilibre et surtout une politique d'implication. Personnellement, je continue de penser que la Méditerranée et l'Afrique sont un terrain d'influence et de pouvoir pour la France. Non seulement sur le plan politique et diplomatique mais aussi économique. Dans un contexte de crise, l'Afrique, ce sont des marchés à développer, des possibilités d'investissements importants, des sources d'énergie et de matières premières à exploiter.

Après la vieille Françafrique des années Chirac, il y a eu une phase de retrait sous Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui à l'ère socialiste, il faudrait reconstruire une relation forte parce que l'Afrique pour la France c'est un avantage, pas une contrainte. Cela fait exister la France sur la scène internationale.

Les rebelles du Séléka “ne représentent en aucun cas une alternative politique crédible“

27.12.2012Journal Afrique de TV5MONDE
Roland Marchal, chercheur au CNRS
Les rebelles du Séléka “ne représentent en aucun cas une alternative politique crédible“

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