Danielgate : le poids de l'opinion publique marocaine

Le pédophile espagnol gracié par le roi du Maroc Mohammed VI a été arrêté lundi 5 août en fin d'après-midi en Murcie, en Espagne, après que le roi marocain est revenu sur sa décision de le gracier. Un acte royal inédit selon le politologue et professeur des universités marocain Mohamed Tozy. Il y lit la nécessité d'institutionnaliser les processus dans le Royaume. Entretien.

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Suspendre une grâce royale, une décision "à caractère exceptionnel"… Cela n'avait-il effectivement jamais eu lieu ?

Non. Je pense que c'est la première fois qu'une grâce a suscité autant d'indignation.

Qu'est-ce qui justifie une telle décision ?


Il y a plusieurs choses. C'est d'abord l'indignation populaire. Ces temps-ci, tout mouvement de population pouvait facilement glisser de l'acte lui-même à la monarchie, ce qui a nécessité cette intervention forte. Maintenant, il n'y a pas que ça. Je pense qu'il y a aussi la gravité de l'acte reproché au coupable lui-même qui rentre en considération. On ne peut pas ne pas faire l'hypothèse que le roi s'en est aussi ému parce qu'il ne savait pas. D'autant plus qu'on est devant un acte abominable, on est en face d'un pédophile ! Donc ce n'est pas uniquement un acte de rattrapage d'une erreur qui risquait de déstabiliser le système, mais aussi un acte pour montrer un engagement vis-à-vis d'une cause, comme cela a été dit, pour respecter le droit des victimes. Je pense que c'était assez évident.

Le journal marocain en ligne Lakome, et le quotidien espagnol El Pais (lien en espagnol), avancent que le pédophile espagnol gracié serait en fait un espion irakien, exfiltré au Maroc pour son aide à la coalition internationale en 2003-2004. Si les faits sont avérés, peut-il y avoir des conséquences pour la monarchie marocaine ?

Non, pas du tout. Je pense que les plus gênés ce sont les Espagnols, si c'est vrai. Maintenant il ne faut pas suivre tout ce qui se dit dans les journaux. Si c'est vrai, ce pourrait être un scénario assez intéressant, mais là aussi, l'Espagne a sa solution, parce qu'elle peut aussi bien le condamner et le garder chez elle. Mais, disons, cet épisode est intéressant pour l'histoire du Maroc. Il indique beaucoup de choses : c'est la première fois qu'on reconnaît de façon forte une faute lourde de l'administration marocaine au sens large, que ce soit l'administration gouvernementale ou celle qui est autour du Palais, donc ça c'est quelque chose qui est très important, qui marque un tournant. Indirectement, le roi a dit "je suis responsable mais je ne suis pas coupable". C'est cela le sens profond de cette déclaration. Cette responsabilité qu'il assume, en annulant la grâce mais aussi en demandant une enquête sur les personnes qui  ont conduit ce dossier, je pense que c'est une première au Maroc.
La deuxième chose qui est aussi très importante, c'est le fait qu'il y a de plus en plus la nécessité d'interaction avec l'opinion publique. Elle devient un opérateur central dans la prise de décision.

Le roi du Maroc Mohammed VI, le 16 juillet 2013 -©AFP
Le roi du Maroc Mohammed VI, le 16 juillet 2013 -©AFP
Comment cela se concrétise-t-il ?

On est en train de la prendre en compte quand elle réagit, quand elle n'est pas d'accord. Cela se concrétise au niveau opérationnel par la nécessité d'institutionnaliser les processus. Ils l'étaient déjà en partie, mais il y avait de l'opacité. Là, la demande est très forte. La meilleure façon par laquelle le roi peut se protéger par rapport à des décisions prises en son nom, c'est d'institutionnaliser des processus. La Constitution le permet et je pense qu'on entre dans une phase de concrétisation de cette obligation. Pour la première fois, on nous explique de façon claire que le roi ne peut pas lire tous les dossiers, qu'il a une administration. Je pense qu'il vient de se rendre compte de la dangerosité de cette personnalisation à outrance des décisions.


Y'aura-t-il donc des changements au sein de cette administration pour pallier les problèmes ?

Probablement. On est en train de mélanger deux registres. Le symbolique, où le roi a probablement des pouvoirs importants, et le registre, j'allais dire, opérationnel, où le roi effectivement ne peut pas tout conduire. L'institutionnalisation de processus permettrait cette clarté dans les responsabilités. Vraiment ce qui m'a frappé, c'est l'idée que c'est une reconnaissance de ce "je suis responsable mais pas coupable."

A l'annonce de la libération du condamné espagnol, les manifestations se sont multipliées dans le pays. Ici, à Rabbat le 2 août 2013. -©AFP
A l'annonce de la libération du condamné espagnol, les manifestations se sont multipliées dans le pays. Ici, à Rabbat le 2 août 2013. -©AFP
Aucun autre événement ne pouvait annoncer ce qui s'est passé là ?

Non, l'événement, c'est le contexte régional, ce qui se passe en Egypte et en Tunisie, ça joue énormément. Et ça explique même la férocité et la violence de la réaction de la police qui pensait que c'était uniquement une remise en cause d'une décision royale, alors que c'était beaucoup plus compliqué, plus profond que cela. C'était une réaction plutôt par la peur. Cette violence était vis-à-vis de gens qui étaient disons normaux, c'est-à-dire que ce n'étaient même pas des militants professionnels. C'était ça la nouveauté. C'était des gens qui sont sortis parce qu'ils étaient émus par cette décision qui était incompréhensible. Et la réaction est violente, je pense pas pour réprimer, mais pas peur d'un processus de remise en cause global.
Je ne pense pas que ça a été désamorcé totalement. Il y a aussi plein de réactions positives par rapport à cela. Ca conforte même un peu l'opinion publique lambda : ce n'est pas le roi qui est cause, c'est son entourage. En gros on revient un peu aux fondamentaux.


A propos de la journée du lundi 5 août

Au Maroc, le roi a révoqué le directeur de l'administration pénitentiaire. Un communiqué explique à ce sujet : "L'enquête a conclu que ladite administration, lorsqu'elle a été sollicitée par le Cabinet Royal, a transmis par inadvertance des informations erronées de la situation pénale de l'intéressé."

En Espagne,
le pédophile condamné en 2011 à 30 ans de prison a été arrêté en Murcie, et doit être mis à disposition du tribunal madrilène de l'Audience nationale, selon le porte-parole d'un ministère.

Plus tôt dans la journée, une source proche du dossier côté espagnol a déclaré à l'AFP que le gouvernement espagnol a proposé au Maroc 48 noms de prisonniers, dont "une liste de 18 prisonniers en demandant qu'ils soient grâciés et une autre de 30 noms demandant qu'ils soient transférés en Espagne afin d'y purger leur peine. Galvan figurait dans cette seconde liste."