De l'OUA à l'UA : l'avis d'Antoine Glaser de la Lettre du Continent

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“Je crains que sur la scène internationale, l’Union Africaine soit utilisée pour servir les intérêts des grandes puissances“

Antoine Glaser, directeur de la rédaction du bimensuel “La Lettre du Continent“

Quelle est l’utilité de telles rencontres dans un continent miné par les conflits interétatiques et civiles persistent malgré l’existence de l’Union Africaine ?

Ces rassemblements de chef d’États sont toujours extrêmement importants, malgré la limite de l’exercice et la difficulté de prendre des décisions communes. On voit très bien à quel point l’Union Africaine n’a pas de réelle stratégie politique et de défense militaire. Elle reste vraiment institutionnelle pour l’instant. Elle est obligée de faire appel à l’aide extérieure quant elle veut se développer dans d’autres domaines.

Par contre, il est certain qu’au fil des ans, elle a pris de l’importance aux yeux de la communauté internationale, notamment de l’Onu qui s’appui très souvent sur l’UA pour prendre des décisions concernant le continent, et pour ainsi éviter de s’ingérer directement dans les affaires internes des États. On pourrait dire de façon cynique que c’est un jeu de masque, qui permet très souvent à l’Onu de justifier son action dans le continent par rapport aux décisions de l’Union Africaine.

Qu’est-ce qui empêche l’émergence politique de l’Union Africaine ?

La principale difficulté se situe sur le plan du leadership dans le continent africain. Depuis la période des indépendances, on ne voit pas vraiment émerger de grands leaders africains qui aient l’assentiment de l’ensemble de leurs pères. Nelson Mandela est le seul qui ait réellement eu ce poids au cours des dernières décennies. Mais l’ancien président sud-africain devait d’abord gérer la période postapartheid dans son propre pays. Ce qui fait que l’Afrique du Sud n’a pas suffisamment joué le rôle moteur dans le continent comme pouvaient l’imaginer les Africains. C’était d’ailleurs une mauvaise analyse de leur part, de la situation réelle de l’Afrique du Sud qui reste quand même un pays à part sur le continent.

Existe –il un vrai problème de leadership au sein de l’Union Africaine aujourd’hui ?

Il y a bien évidemment sur le continent africain, des grandes puissances économiques et financières comme l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Algérie et l’Égypte. Mais compte tenu de la diversité des peuples et des situations des pays dans l’ensemble du continent, on constate dans un premier temps que l’Afrique subsaharienne accepte mal le leadership des pays d’Afrique du Nord. Et au sud du Sahara, on observe des conflits d’influences entre l’Afrique du Sud et le Nigeria d’autre part et entre l’Angola et l’Afrique du Sud. Cette compétition entre les grands pays du continent ne favorise pas la construction d’un mouvement panafricaniste similaire à celui qui a accompagné les indépendances.

Autre part, les pays ont souvent été réticents à financer l’organisation, ce qui a favorisé à une certaine période, une possibilité de leadership à un pays comme la Libye du colonel Kadhafi qui a pu s’imposer grâce à son portefeuille.

Les forces de police ougandaises déployées au Darfour retournent dans leur pays - Wikimedia Commons
Les forces de police ougandaises déployées au Darfour retournent dans leur pays - Wikimedia Commons
Près de 50 ans après sa création, que reste –t-il des idéaux d’union politique et économique de cette organisation continentale ?

Il faut noter que l’Union économique a tendance à se faire par région. Certains présidents africains comme le libyen Kadhafi souhaitaient que chaque État abandonne une partie de sa souveraineté, au profit d’une intégration immédiate de l’ensemble des pays du continent, qu’il a appelé les Etats-Unis d’Afrique. L’idée du président Kadhafi n’a pas été suivie par ses pères qui ont plutôt privilégié une intégration régionale.

Il y a par conséquent des régions plus ou moins intégrées. On voit la grande difficulté d’intégration de l’Union du Maghreb Arabe à cause du problème du Sahara Occidental, on observe que la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest évolue dans une intégration, plutôt économique et financière, grâce au support de la zone franc qui est quand même une particularité anachronique. Le franc cfa (monnaie commune à 15 Etats francophones en Afrique) est maintenant lié à l’euro à travers un compte d’opération du Trésor français. En ce qui concerne l’Afrique centrale, il existe toujours une zone Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) qui reste attaché à la zone franc, et qui cohabite avec la CEEAC (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale), une organisation plus large qui englobe les pays des grands lacs. Tous ces ensembles ont du mal à ce mettre en place à cause des pesanteurs interne et surtout aussi à cause de la diplomatie d’influence des anciennes puissances coloniales qui ont toujours des structures qui traduisent un poids historique indéniable.


Toutes ces organisations sous régionales ne sont-elles pas finalement plus puissantes que l’Union Africaine elle même?

C’est un passage obligé. On cite souvent l’exemple de l’Union Européenne dont la construction s’est faite sur une base d’abord économique au début. C’est ce qu’on a appelé, la Communauté européenne du charbon et de l'acier. L’origine de ces regroupements est d’abord économique. Les marchandises circulent plus facilement que les Hommes, c’est une triste réalité malheureusement. C’est à partir de cette base que seront développées les intégrations politiques et de défense militaire.


Quelle place tient l’UA au sein de la communauté internationale ?

Je crains que sur l’échiquier international malheureusement, l’Union Africaine soit utilisée de temps en temps pour servir les intérêts des grandes puissances au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies. Les Etats-Unis, la France, la Chine et les autres se servent souvent de l’Union Africaine pour exercer une forme d’ingérence dans certains pays du continent.

L’Afrique francophone célèbre le cinquantenaire des indépendances de ses pays. L’OUA a vu le jour dans la foulée de ces événements. Quels rapports peut-on faire aujourd’hui entre les deux ?

D’un côté on a 14 pays francophones qui ont accédé à l’indépendance depuis un demi siècle. Ce sont des pays qui ont accédé à l’indépendance dans le cadre d’une communauté franco africaine en gardant une monnaie identique liée au franc français et à l’euro désormais. Ils sont indépendants mais leurs structures bancaires sont encore très liées aux institutions financières françaises. D’autre part, on a des pays dans le continent qui ont acquis leur indépendance à travers des mouvements de libération. L’union Africaine ne peut donc pas fêter son indépendance, compte tenu des situations extrêmement différentes et variées des pays du continent.

Propos recueillis par Christelle Magnout - 21 janvier 2010

Antoine Glaser - Les livres

Sarko en Afrique , écrit par Antoine Glaser et Stephen W. Smith - paru aux éditions Plon - octobre 2008

Comment la France a perdu l'Afrique, écrit par Stephen Smith et Antoine Glaser - paru chez Hachette littératures - septembre 2006

Ces messieurs Afrique, écrit par Stephen Smith et Antoine Glaser - paru chez Calmann Levy - avril 1994