Djibouti gagné par les printemps arabes ?

A Djibouti, l'opposition  a appelé de nouveau à manifester mardi 5 mars 2013. Depuis le 22 février, jour des législatives, elle refuse de reconnaître la victoire du parti présidentiel et dénonce des irrégularités électorales.  Une contestation qui prend de l’ampleur dans ce petit pays stratégique qui abrite la plus importante base militaire française d’Afrique et la seule base militaire américaine du continent.

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Le twitt d'une journaliste djiboutienne : “des pierres ont été jetées sur les bureaux de vote dans la capitale. La police utilise du gaz lacrymogène.“
Le twitt d'une journaliste djiboutienne : “des pierres ont été jetées sur les bureaux de vote dans la capitale. La police utilise du gaz lacrymogène.“
Bourrage des urnes, listes électorales trafiquées, bureaux de vote sous la mainmise du régime, interpellations de militants… Depuis plus d'une semaine, les partis de l'opposition, réunis au sein de la coalition Union pour le Salut National (USN), ne cessent de dénoncer les fraudes massives qui ont entaché les élections législatives du 22 février. Ils refusent de reconnaître les résultats provisoires qui leur accordent 13 sièges sur les 65 que compte le parlement de Djibouti censé représenter les 800 000 habitants du pays. « Les chiffres ont été manipulés après la fermeture des bureaux de vote. Nous avons les documents signés des présidents de bureaux prouvant que nous avons gagné », a assuré à l'AFP le porte-parole de l'USN, Daher Ahmed Farah, au lendemain des élections. 

Pourtant ce scrutin semblait plus ouvert que d'habitude. Au pouvoir depuis 1999, le président Ismaïl Omar Guelleh avait décidé d'introduire une dose de proportionnelle à hauteur de 20% pour desserrer l'étau politique et redorer son image après avoir modifié la constitution pour s'octroyer un troisième mandat.  Une opportunité électorale que les partis d'opposition avaient accepté de saisir en s'entendant sur un programme commun. Pour la première fois depuis 10 ans, ils avaient renoncé à la stratégie du boycott.

La foule dénonçant la fraude électorale est dispersée dans le quartier de Balbala. Photo reprise sur Twitter, datée du 26 février.
La foule dénonçant la fraude électorale est dispersée dans le quartier de Balbala. Photo reprise sur Twitter, datée du 26 février.
Une répression indéniable

Aujourd'hui, c'est la colère qui monte dans les rues de Djibouti City et plus encore à Balbala, la banlieue populaire la plus peuplée de la capitale. Le 23 février, l'USN a organisé un meeting d'informations rassemblant des milliers de personnes. La répression a été immédiate. A coups de matraque et de gaz lacrymogène, les forces de l'ordre ont dispersé la foule.

Selon la Fédération internationale des droits de l’homme et la Ligue djiboutienne de défense des droits humains, des coups de feu ont été tirés sur les manifestants. S'appuyant sur des témoignages, les deux organisations indiquent dans un communiqué que « le bilan provisoire serait déjà d’une dizaine de morts, d’une quinzaine de blessés, dont certains très graves et des centaines arrestations ».

De son côté, la djiboutienne Aicha Dabale, réfugiée politique en France et membre de l'Observatoire pour le respect des droits humains à Djibouti, dénombre « plus de 400 personnes arrêtées dont certains, au moins quatre, ont été torturés sauvagement » et fait état de « quatre morts » tout en précisant que  « les gens ont peur et enterrent leurs défunts sans rien dire à personne ».

Pas facile dans ce contexte d'évaluer avec précision la situation. « Personnellement, je reste très prudent, indique Francis Soler, rédacteur en chef de la Lettre de l'Océan indien. Il y a une tendance de l'opposition à exagérer l'ampleur de la répression gouvernementale et une tendance gouvernementale à nier l'existence même de cette répression. Il n'existe quasiment pas de sources d'informations indépendantes et c'est donc difficile à ce jour de définir l'ampleur que prend la répression qui est en soi indéniable. »

Manifestations après la prière du vendredi, le 1er mars 2013

“Une large manifestation pacifique (...) 5 mars de 15h à 17h30 à Djibouti-City. Appel à la dignité“, rappelle un opposant politique sur son compte twitter.
“Une large manifestation pacifique (...) 5 mars de 15h à 17h30 à Djibouti-City. Appel à la dignité“, rappelle un opposant politique sur son compte twitter.
Une contestation qui prend de l'ampleur

En tout cas, la contestation perdure. L'USN a appelé encore à manifestermardi 5 mars 2013 comme cela avait été le cas, vendredi dernier après la grande prière et dimanche pour soutenir trois dignitaires religieux musulmans et le porte-parole de la coalition qui étaient, tous les quatre, convoqués au tribunal (leur jugement a été remis en délibéré dans le courant du mois).

Au-delà des simples militants des organisations politiques, le mouvement tend à s'élargir et à toucher les jeunes, « autant les jeunes désoeuvrés que les jeunes universitaires », précise le spécialiste Francis Soler. Il est aussi sur le point de se radicaliser. « Au départ, c'était la dénonciation des fraudes électorales. Maintenant, le peuple réclame la libération de tous les prisonniers politiques et le départ du président Guelleh. Ca évolue très vite », analyse l'opposant franco-djiboutien, Alexis Mohamed du Mouvement des Républicains Solidaires.

Manifestations des étudiants de l'université de Djibouti.

Un printemps arabe à Djibouti?

Faudrait-il y voir le début d'un printemps arabe à Djibouti ? « Il est trop tôt pour le dire, réplique Francis Soler. Djibouti, c'est tout de même le pays des explosions sporadiques, spontanées et peu durables. Jusqu'à présent, à force de répression et de procès douteux, le pouvoir est toujours parvenu à casser rapidement les mobilisations ». La dernière en date ? Les manifestations fin 2011 à l'initiative de jeunes.

Aicha Dabale, elle, veut y croire : « Les gens semblent déterminés. Ils en ont ras-le-bol de la dictature et de la corruption. Les journalistes, les syndicalistes, les opposants politiques, les défenseurs des droits humains sont envoyés en prison. On ne peut plus rien faire à Djibouti. Le président et son clan ont la mainmise totale sur l'économie. Les rentes énormes que versent la France, les Etats-Unis et le Japon pour gérer leurs bases militaires implantées sur le sol djiboutien ne sont absolument pas redistribués. Cela va directement sur les comptes à l'étranger du président ! Il y a aussi le port et l'aéroport. Rien ne revient aux habitants. Alors qu'une petite élite n'arrête pas de s'enrichir, la population est plongée dans la misère. Les gens ne mangent pas à leur faim, surtout dans le nord où le bétail est décimé en raison de la sécheresse. »

Alexi Mohamed nourrit le même espoir : « Jamais le peuple de Djibouti n'a été aussi uni. Cette dynamique-là, il faut la préserver quand le régime de son côté cherche à la casser en jouant sur les divergences communautaires et en faisant des descendantes quotidiennes pour arrêter des dirigeants politiques ou de simples citoyens. »

De son côté, Francis Soler note une nouveauté non négligeable qui pourrait faire basculer le jeu politique en faveur de l’opposition unifiée : la création du Mouvement pour le développement et la liberté (Model). « Ce parti regroupe notamment une partie des ulémas qui sont en rupture avec le régime et le critiquent depuis un certain temps en dénonçant dans leurs prêches la concentration des pouvoirs, les abus et la corruption. Aujourd'hui, certains d'entre eux, que le pouvoir fait passer pour des islamistes intégristes, ont été arrêtés. Ce qui a été mal perçu par la population. »

« Silence radio » de la communauté internationale

Dans ce contexte tendu, le rôle de la communauté internationale peut s'avérer déterminant. Mais, pour l'instant, c'est « silence radio », constate Aicha Dabale qui, à l’instar des militants de la diaspora, a alerté de multiples ambassadeurs et responsables politiques. Ce qui n'a rien d’étonnant. « Jusqu'à présent, les puissances occidentales qui ont des intérêts militaires de premier plan à Djibouti ont toujours mené la même politique, explique le rédacteur en chef de la Lettre de l'Océan indien. Soutien au régime et encouragement à l'ouverture politique mais on ne va pas plus loin. »

Plus optimiste, Alexis Mohamed croit en l'appui de la Maison blanche : « Les Américains préfèrent investir dans un pays pacifié et stable, a contrario de la France qui elle se désengage de Djibouti d'où ses positions contredisent ses engagements parfois militaires, pour la démocratie et les libertés des peuples. » Francis Soler le reconnaît, « les Etats-Unis avaient tout fait en 2011 pour que l'élection présidentielle soit ouverte en appuyant des candidatures via une ONG mais cette histoire s'est terminée en queue de poisson. L'ONG a dû plier bagage avant même le scrutin.»