Afrique

Du Congo belge à « votre » Congo, en passant par le Rwanda et le Burundi

Affiche de l'exposition Notre Congo, la propagande coloniale belge dévoilée.
Affiche de l'exposition Notre Congo, la propagande coloniale belge dévoilée.
©CEC ONG

L’analyse de l'iconographie politique mêle connaissances historiques et expertise graphique. A Bruxelles, l’exposition Notre Congo ne badine pas avec la critique. Elle dévoile les rouages de la propagande coloniale. De quoi raviver ou éveiller les consciences.

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Elle a « infusé » les esprits de générations entières en Belgique et au Congo. Le verbe est bien choisi. Elle, c’est la propagande coloniale, dont l’Université Libre de Bruxelles a choisi d’accrocher d’intéressants témoignages aux cimaises de la Salle Allende, au cœur de son campus. Une exposition destinée aux étudiants, mais aussi au grand public et aux scolaires, rendue possible grâce au travail de fond de l'ONG Coopération Education Culture (CEC).
La diversité des archives que CEC a rassemblées au fil du temps ou auxquelles elle a eu accès donne tout son prix à cette initiative et complète de précédentes expositions qu’elle a consacrées au Congo, la plus connue étant celle du Botanique en 1985.
 
En biffant dans son titre le « notre » Congo, pour y inscrire « votre » Congo, les concepteurs du parcours stigmatisent tout simplement le fait colonial, où qu’il soit. Cette machine infernale généralement présentée comme salvatrice et émancipatrice par le colonisateur a donné lieu, dans le cas du Congo, à toutes les dérives.

Il s’agit bien ici d’éviter l’oubli, de fustiger la censure qui a souvent influencé les livres de vulgarisation et de durcir le ton tant les relations entre l’Etat, l’Eglise, les grandes sociétés industrielles… et la Couronne ont longtemps été ambigües sur le sujet.

« Le bonheur est sous mon toit »

Quelle aventure que cette colonisation africaine, à la charnière des 19ème  et 20ème siècles, pour le royaume de Belgique ! Un royaume tout petit, mais industriellement
Henry Stanley
Henry Stanley
(DR)
bien développé avec un roi, Léopold II, qui ne manquait ni d’air, ni d'ambition.
Les grandes puissances, douées - comme la grande Histoire nous le montre à foison - pour dépecer les continents, souhaitent lui confier une part de ce « magnifique gâteau africain » ?

Il s’en empare en effet, embauche Stanley en 1878 ( Henry Stanley, 1841-1904, aventurier, journaliste et colonisateur ndlr)  , organise à Bruxelles une Conférence visant à étudier comment abolir l’esclavage et décide d’investir une partie de sa fortune personnelle dans le commerce de l’ivoire notamment.

Le roi « civilisateur » est en marche.
Il est rapidement rejoint par les missionnaires qui s’en vont « moissonner les âmes ». Ils se verront octroyer en 1906 – avec la bénédiction du Vatican ! - des terres pour s’installer au cœur des populations et damer le pion aux missionnaires protestants, soupçonnés d’anglophilie.

 
« Missions africaines », affiche, 1887 / exposition « Notre Congo/Onze Kongo ».
« Missions africaines », affiche, 1887 / exposition « Notre Congo/Onze Kongo ».
©CEC
L’iconographie qui en découle est paternaliste à souhait. Main sur l’épaule de l’indigène à l’appui. Le propos est lénifiant, qui fait de chaque visage pâle un héros intrépide bravant les dangers et soucieux d’offrir à ses ouailles du travail, la possibilité de se soigner, de s’éduquer, des préceptes moraux. Et un Dieu en prime pour le protéger et le guider.
L’infantilisation n’est jamais loin et l’autorité est valorisée quand il s’agit de montrer le « bon nègre » à la recherche de son maître.

On a mesuré depuis, le caractère macabre des méthodes utilisées pour collecter les matières premières et notamment le caoutchouc qualifié de « rouge » tant le sang fut versé en abondance en son nom, l’image la plus frappante figurant en couverture de la revue satirique L’Assiette au beurre (1908) avec le corps de Léopold II pendu et dévoré par deux vautours sous le titre "le cimetière libre du Congo".

Face au scandale international dénoncé notamment par Octave Mirbeau et Mark Twain, le Roi - qui fera ensuite, avant sa mort, brûler toutes ses archives sur le sujet, « lègue » son « Etat libre du Congo » à la Belgique, le gouvernement étant prié d’en organiser l’administration et la gestion des ressources. Un objectif qui prendra une tournure particulière pendant les deux conflits mondiaux, grands consommateurs de matières premières « stratégiques », de produits alimentaires… et de bras valeureux.
Un objectif qui sera reproduit aussi en 1918 pour le Rwanda et le Burundi, anciennes colonies allemandes concédées à l’Etat belge.

Les ancêtres des Pokémons

L’exposition réunit revues de vulgarisation et publications savantes, documents industriels liés notamment à la fameuse Union Minière du Katanga, aux industries forestières et à la construction – épique – du chemin de fer, mais aussi des visuels diffusés à grande échelle auprès de la population et susceptibles de faire pénétrer les clichés les plus répandus sur l’action civilisatrice : les chromos contenus dans les emballages des confiseurs et des fabricants de pâtes et de fromage fondu faisaient la joie des enfants qui en faisaient collection et les collaient dans des albums aux allures de livres d’art.
 
Carte Postale, S.D. / exposition « Notre Congo/Onze Kongo ».
Carte Postale, S.D. / exposition « Notre Congo/Onze Kongo ».
©CEC


Les bandes dessinées jouaient leur partition « éducative », la grande championne en la matière étant évidemment, après l’histoire de Blondin et Cirage, et les aventures de Spirou sur les rives du fleuve, le fameux  Tintin au Congo, qui connut au fil du temps, de la part d’Hergé, quelques remaniements de scénario et de coloriage, très éclairants quant aux évolutions des esprits. Les calendriers, eux aussi, trônaient tout au long de l’année dans les cuisines des Belges les plus modestes.
Les billets de la Loterie coloniale, créée en 1934 par l’Etat, soucieux de renflouer les caisses en pleine crise économique, se vendaient comme des petits pains.

Quoi de plus exotique, dans cette variation d’images populaires, que de montrer des petits « négrillons » sagement alignés devant leurs maîtres spirituels et avides de bonne parole, de procéder à l’inventaire des races, des tribus, des coiffes des chefs nègres, des pagnes ou… de mettre en valeur la plastique de jeunes femmes avenantes aux seins bien pointus et aux fesses rebondies ? Une thématique qui inspirera aussi quelques artistes, tel l’expressionniste liégeois Auguste Mambour.

Si l’Afrique faisait à la fois rêver (de voyages lointains) et effrayait le citoyen belge, les crocodiles, les gorilles et les lions aidant, elle inspira en effet quelques peintres et sculpteurs, exposés ici aux côtés de l’art populaire dû à des Congolais.

La vie au village avec de vrais « nègres »

Le visiteur de l’ULB pourra mesurer, à travers les photos de la présence congolaise au sein des Expositions internationales ou universelles qui se sont déroulées à Bruxelles et à Anvers entre 1885 et 1897, que si le caoutchouc, le café, le cacao, le tabac ainsi que l’ivoire et les bois précieux (sources d’inspiration pour quelques chefs-d’œuvre

 Le Palais des Colonies (Tervuren)
 Le Palais des Colonies (Tervuren)
GNU Free Documentation License

décoratifs conçus par les maîtres belges de l’Art Nouveau) y avaient la part belle, un autre volet avait de quoi fasciner les esprits « simples » parmi le million de personnes venues visiter le Palais des Colonies à Tervuren.
On y voyait en effet 260 Congolais exhibés dans des villages reconstitués, dont deux nains provenant du Haut-Arawini, un « Arabe et sa modeste smala » et quelques boys représentatifs de différentes régions, mimant leur vie quotidienne. Pancarte à l’appui, comme au zoo, une consigne était rappelée aux visiteurs : « défense de donner à manger aux noirs. Ils sont nourris ».

Lors de l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958, l’espace congolais sera fermé pour cause de jet de cacahuètes et de bananes. On croit rêver !
 
Autres documents instructifs : les conseils donnés aux futurs Belges ayant choisi l’expatriation. Et tout particulièrement aux futures mères au foyer, chargées de montrer l’exemple dans tous les domaines. Il leur est recommandé de « traiter leurs boys avec justice », d’avoir quelques rudiments de leur langue et de tenir compte du fait que la susceptibilité des hommes noirs risque toujours d’être exacerbée lorsqu’une femme blanche lui donne un ordre : « soyez toujours très polies avec eux et évitez toute familiarité ».

Chromo, S.D. / exposition « Notre Congo/Onze Kongo », CEC.<br />
 
Chromo, S.D. / exposition « Notre Congo/Onze Kongo », CEC.
 
©CEC


 
Enfin, la sécession du Katanga, les émeutes de 1959 à Léopoldville, abondamment répercutées par les deux revues hebdomadaires Le Soir Illustré et le Patriote Illustré qui titrent sur « la terreur noire » et commentent par un « Malheur au Blanc qui tombera entre leurs mains », le discours historique prononcé par Lumumba en parfait décalage avec celui du roi Baudouin (surnommé lors de son déplacement en 1955 « Mwana kitoko », soit « le beau, le gentil jeune homme ») et les débuts de l’indépendance se retrouvent dans l’exposition, à la fois sur les cimaises et dans les films d’actualités et documentaires projetés en continu, aux côtés des témoignages d’historiens, tels Marc Ferro et Jean-Pierre Jacquemin, et des courts métrages ethnologiques et de propagande plus anciens.
 
Plusieurs rencontres débats sont par ailleurs programmées à Bruxelles, jusqu'en  décembre. En ouverture, les visiteurs ont pu rencontrer Elika M’Bokolo, professeur à l’EHESS de Paris et à l’Université de Kinshasa, président du comité scientifique de l’histoire générale de l’Afrique à l’Unesco et coordinateur scientifique de la présente exposition. On relira à son sujet, aux côtés de ses propres ouvrages qui font autorité, sa préface de la remarquable Nouvelle histoire du Congo, signée Isidore Ndaywel è Nziem publiée aux Ed Le Cri en 2010.

Une préface qui complète la visite par l’analyse de la persistance, aujourd’hui, des Congolais à continuer à parler de tribus (avec les dégâts que l’on sait, plus particulièrement au Rwanda) et, curieusement, à valoriser la colonisation. Par la clairvoyance de l’historien quant aux dégâts toujours visibles dus aux « lavages de cerveaux » subis par ses compatriotes y compris sous le joug de Mobutu. Enfin par son plaidoyer en faveur du travail de mémoire, susceptible de permettre aux jeunes générations de s’inscrire dans un avenir culturel et économique à la mesure des potentialités de leur pays, de leur continent.

Notre Congo


Jusqu’ au 17/12/2016. Fermé les 1-2-11 et 18/11.
Horaire: Lu-Ma 12h-14h / Me-Ve 12h-18h / Sa 14h-18h. Entrée libre.
Salle Allende, ULB, Campus du Solbosch (bât F1) - 22-24, av. Paul Héger, 1050 Bruxelles.
Visites guidées et activités pédagogiques : notrecongo@cec-ong.org

A propos de la RDC 

·      on reverra la filmographie de Thierry Michel (Zaïre- Le Cercle du Serpent ; Les derniers Colons ; Mobutu Roi du Zaïre ; Congo River ; L’homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate, etc)
·     on visitera l’exposition  Zoos humains – L’invention du sauvage  jusqu’au 23 décembre, à la Cité Miroir à Liège.