Ebola : la maladie tue, les mots aussi

Contrôle de la température corporelle à l'entrée d'une administration, au Libéria
Contrôle de la température corporelle à l'entrée d'une administration, au Libéria

Alors que les médias annoncent un premier cas avéré d'Ebola à New York ainsi qu'un autre au Mali, l'information sur le virus devient de plus en plus confuse et inquiétante sur le web. De nombreux sites nient la réalité de l'épidémie, relativisent le nombres de morts, développent des théories du complot. Les conséquences de ces campagnes de désinformation peuvent être très graves pour ceux qui subissent l'épidémie, et pourraient générer des comportements inadéquats. Intox et désintox sur Ebola.

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Le virus Ebola n'est pas l'équivalent de la grippe ou du paludisme, n'en déplaise à certains commentateurs du net qui s'offusquent de l'inquiétude et de la crainte que la maladie produit au sein des opinions publiques. Il n'est pas possible de comparer Ebola à d'autres virus pour de nombreuses raisons. La plus évidente est celle de la nouveauté d'une épidémie à si grande échelle cumulée à la vitesse de contamination de la maladie. Il n'y a jamais eu d'épidémie d'Ebola équivalente jusqu'alors, il n'y a encore ni vaccin ni traitement homologué disponible et la mortalité très élevée (supérieure à 50%) de la maladie ne peut être prise à la légère. Minimiser l'épidémie en Afrique de l'Ouest, au delà d'être inconscient et mensonger, est surtout… criminel.

Intox : Ebola n'est pas très contagieux, similaire à la transmission du Sida

Désintox : Cette affirmation d'un mode de contagion exagéré par les médias et les institutions revient souvent dans la websphère, et contient de nombreuses confusions qui entrainent les personnes à penser par exemple que les fluides corporels (sang, sperme) étant les vecteurs de contamination déclarés, il faut être en contact très rapproché et intime avec un malade pour contracter la maladie. Un site web d'information, axé sur le "bien-être et la santé naturelle" (sic) va jusqu'à comparer Ebola au SIDA pour son mode de transmission !

 

Au Libéria, un soignant désinfecte un cadavre suspecté d'être porteur du virus Ebola
Au Libéria, un soignant désinfecte un cadavre suspecté d'être porteur du virus Ebola
La réalité est toute autre : la sueur est l'un des facteurs de contamination possible, et le virus Ebola est en réalité très contagieux. Les objets touchés par une personne malade peuvent être contaminants, les vêtements de même, comme une toux si des projections de salive atteignent une muqueuse tel le coin de l'œil ou les narines. L'OMS souligne de façon très claire ces modes de contamination :

"Lors de la flambée actuelle en Afrique de l’Ouest, la majorité des cas humains sont survenus à la suite d’une transmission d’une personne à l’autre. L’infection se produit par contact direct (par la peau lésée ou les muqueuses) avec le sang, les liquides biologiques ou les sécrétions (selles, urines, salive ou sperme) des sujets infectés. C’est aussi le cas si la peau lésée ou les muqueuses d’un sujet sain entrent en contact avec des objets contaminés par les liquides infectieux d’un malade, comme des vêtements et du linge de lit souillés, ou des aiguilles usagées."

Nous sommes loin des modes de contagion du SIDA, bien plus limités qu'Ebola. Ebola est un virus très contagieux et qui, même s'il n'est pas aéroporté — comme la tuberculose par exemple — demande des mesures d'hygiène et de protection extrêmement fortes. Une partie du personnel international soignant — malgré des mesures de précautions très élevées — a été contaminé.

Intox : la mortalité d'Ebola n'est pas si importante qu'on le dit

Désintox : Il est possible de lire sur le net des affirmations sur Ebola indiquant que la maladie peut être combattue par la prise de vitamine C, qu'elle n'est pas aussi mortelle qu'il l'est dit :

Cette vision quasi angélique et pour le moins optimiste — qui fait dans le même temps la part belle à une vision complotiste de l'épidémie, mêlant lobbies pharmaceutiques et fabrication de la peur pour les "seuls intérêts financiers de quelques-uns" — revient souvent sur le réseau Internet. Sans même parler de l'indécence du propos tenu par des personnes qui ne vivent pas l'épidémie au quotidien, cette vision d'un virus "peu mortel" et d'une maladie "facile à combattre" est totalement fausse et dangereuse pour la bonne marche de la lutte contre l'épidémie. l'OMS souligne les points suivants à ce sujet :

"Les malades gravement atteints ont besoin de soins intensifs de soutien. Ils sont souvent déshydratés et il faut leur administrer des liquides par voie intraveineuse ou des solutions contenant des électrolytes pour la réhydratation orale. Il n’y a pas actuellement de traitement spécifique.

Certains patients guérissent avec les soins médicaux adaptés à leur cas.
Pour aider à endiguer toute nouvelle propagation du virus, il faut isoler les cas suspects ou confirmés des autres patients et les agents de santé qui les soignent doivent appliquer strictement les précautions de lutte contre l’infection.

À l’heure actuelle, il n’existe aucun médicament ou vaccin contre la maladie à virus Ebola mais plusieurs produits sont en cours de mise au point.
"

Croire qu'un vaccin ou un traitement serait fabriqué aux seules fins d'une opération commerciale, tandis qu'Ebola serait guérissable sans soins particuliers, qu'un vaccin n'a pas d'intérêt, est aussi faux qu'indécent. Pour l'heure, le virus Ebola tue plus d'une personne sur deux traitée à l'hôpital en Afrique de l'Ouest.

Intox : Ebola ne tue pas plus que la grippe en Europe

Désintox : Ces affirmations reviennent souvent, que ce soit sur des commentaires d'articles, des sites ou des forums. Les personnes comparent des chiffres de mortalité et estiment qu'avec "seulement" 4500 morts depuis mars 2014, Ebola ne serait pas particulièrement grave et ne ferait pas plus de morts qu'une épidémie de grippe en Europe. Au delà de l'aspect scandaleux de ces affirmations, par leur relativisme morbide, ces phénomènes ne peuvent être comparés. Les morts de la grippe concernent, pour la plupart, des publics très fragiles, en fin de vie ou âgés. Si la grippe ne les emportait pas, une autre atteinte virale pourrait le faire. Une personne en bonne santé ne meurt pas de la grippe. En revanche, Ebola est un virus, qui, en Afrique, tue n'importe quelle personne en bonne santé. L'aspect exponentiel de l'épidémie d'Ebola, qui n'est pas équivalent dans le cas d'autres maladies nettement moins dangereuses — comme la grippe ou le paludisme — vient aussi infirmer les propos tenus sur le nombre de morts comparés à d'autres virus. Le graphique suivant, pour la seule Guinée Konacry indique cet aspect exponentiel de l'épidémie :

Un futur vaccin plus qu'indispensable

Peter Piot, le scientifique découvreur du virus Ebola en 1976 et directeur de la "London School of Hygiene et Tropical Medicine", a réagi il y a peu lors d'une conférence organisée par l'OMS. Ses propos sur l'épidémie sont très clairs et inquiétants, si rien de plus n'était fait qu'actuellement: "L'épidémie d'Ebola, qui est hors de contrôle dans trois pays et en menace directement 15 autres, ne peut se terminer que si le monde obtient un vaccin contre la maladie. Si l'épidémie n'est pas stoppée dans ces trois pays, elle va certainement se propager aux pays voisins tels que la Côte-d'Ivoire, la Guinée-Bissau et le Mali".

Des laboratoires de plusieurs pays commencent des test de vaccins sur des volontaires (lire notre article, Ebola : un vaccin pour 2015 ?), avec pour objectif une campagne de vaccination dès le début de l'année prochaine. L'épidémie d'Ebola n'a pas été suffisamment prise au sérieux par l'OMS qui a tardé à réagir, comme les documents internes de l'organisation publiés par l'Associated Press le stipulent.

Malgré tout,Peter Piot pense que "les perspectives d'un vaccin efficace sont bonnes. "Les trois  candidats [laboratoires, ndlr] ont montré de bons résultats dans les essais sur les animaux", affirme-t-il. Piot préside un comité scientifique de l'OMS sur le virus Ebola, pour décider qui vacciner, comment et avec quelles doses. Le scientifique reste optimiste sur l'efficacité du vaccin, mais il insistes sur le fait que les fabricants ont la nécessité d'accroître leur capacité de production, et d'organiser des campagnes de vaccination massives.

L'épidémie de fièvre Ebola tue des milliers de personnes en Afrique de l'Ouest. Elle est difficile à combattre et peut se répandre à travers le continent africain, voire au delà. Minimiser cette réalité en donnant des informations tronquées ou se voulant rassurantes, mettre en cause le travail des équipes soignantes sur place ou la nécessité des protocoles de protection de ces personnels, est criminel. Sans céder à la panique ou la paranoïa, les pays développés doivent tout faire pour aider à éradiquer l'épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l'Ouest, qui a déjà terrassé plus de 4500 personne. Quant à ceux qui écrivent que l'épidémie est une escroquerie, ils devraient savoir que leurs mots, au delà de leur absurdité, peuvent tuer ceux qui — sur place — auraient la naïveté de les croire.