Egypte: l'humoriste Bassem Youssef contraint d'arrêter son show

Bassem Youssef rassemblait 30 millions d’Égyptiens tous les vendredis soirs ©AFP

L’ancien chirurgien écornait l’image des dirigeants égyptiens depuis 2011 dans son show télévisé hebdomadaire Al Bernameg (le programme). Il a annoncé lundi 2 juin 2014 la fin de son émission, « fatigué de craindre pour sa sécurité ». Alors que le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi vient de remporter l’élection présidentielle, la clôture de ce show n’augure rien de bon pour la liberté d’expression en Égypte.

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« Je suis fatigué. Fatigué de la pression et d’être inquiet pour ma sécurité et celle de mes proches […] L’annulation du spectacle est un message plus fort que tout ce qui pourrait être dit dans l’émission. En fin de compte mon message a été délivré. »

Seul à sa table, Bassem Youssef, le présentateur vedette de la télévision égyptienne, a conservé son sourire, lundi soir, au moment de porter une pancarte « The end » pour signifier avec humour la fin de son show.

Pendant trois ans, il a rassemblé tous les vendredis soirs 30 millions d’Egyptiens devant les télévisions du pays. Sa critique vise tous les camps mais, suite à l’élection de Mohamed Morsi en juin 2012, les Frères musulmans deviennent sa cible favorite.

L’ancien chirurgien s’attire rapidement les foudres des membres de la confrérie. « Le président Morsi n’était-il pas supposé garantir la liberté d’expression ? », lui demande un journaliste de France 24 en juin 2013, alors qu’il est l’invité de la chaîne internationale.

« Le président ne fait jamais de poursuites contre les gens. Mohamed Morsi non plus ne poursuit personne mais ils [les présidents] sont responsables de créer ce genre d’atmosphère où l’on peut poursuivre les gens. Cela n’a donc rien à voir avec qui commence les poursuites mais avec qui permet à ces choses là de se produire », répond alors l’intéressé. Une manière de dire que, Frères musulmans ou armée au pouvoir, la parole est loin d’être libre en Égypte.

Deux mois plus tard, Mohammed Morsi est destitué par l’armée et le Conseil suprême des forces armées prend le pouvoir, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi à sa tête.

Bassem Youssef est souvent comparé à Jon Stewart, le présentateur américain de l'émission satirique “The Daily Show“ ©AFP
Censure et pressions

En 2012, le magazine américain Time compte le présentateur dans la liste des 100 personnalités les plus influentes du monde. Dans le magazine, cette semaine là, c’est Jon Stewart, le présentateur de l’émission satirique The Daily show, une sorte de modèle pour Bassem Youssef, qui écrit le court texte de présentation sur l’humoriste. « La seul réelle différence entre lui et moi c’est qu’il exerce sa satire dans un pays qui mesure toujours les limites de sa liberté chèrement acquise, où ceux qui s’expriment contre les autorités ont encore beaucoup à craindre », dit-il alors.

Désormais poil à gratter d’une classe militaire qui croyait pouvoir s’octroyer tout le pouvoir, Bassem Youssef dérange autant l’armée que les Frères musulmans. Le 1er novembre 2013, son émission Al Bernameg est supprimée de la chaîne privée CBC. L’humoriste ne revient à l’écran qu’en février 2014 sur la chaîne saoudienne MBC Misr. Dès son retour à la télévision, il est accusé par les autorités d’insulter le gouvernement issu de l’armée et le peuple égyptien.

Pour Yves Gonzales-Quijano, chercheur au Gremmo (Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient), spécialiste des médias, des réseaux sociaux et des nouvelles technologies de communication et d’information, Bassem Youssef n’a pas de cible particulière : « On a souvent dit qu’il était principalement l’ennemi des Frères musulmans mais il aurait agit de la même manière sous Moubarak ou Sissi si on l’avait laissé faire ».

Le chercheur fustige la qualité des médias. Pour lui, ni la révolution de 2011, ni les élections, ni le changement constitutionnel ne l’a fait évoluer. « Le vrai problème de Bassem Youssef, c’est qu’il a appris aux gens à lire les médias et rire des dirigeants », conclut-il.

La technique ne plaît pas aux propriétaires de la chaîne saoudienne MBC qui diffuse Al Bernagem. « En l'état actuel, ce programme n'aura pas la permission d'être diffusé sur une chaîne égyptienne, ni sur une chaîne arabe », déclare-t-il lors de la soirée de fin d’Al Bernagem.


Des journalistes ont manifesté dans différents pays en soutien aux reporters d'Al Jazeera détenus en Égypte ©AFP
Que dit la censure de l’état du pays ?

Pour Yves Gonzales-Quijano, c’est l’Arabie saoudite qui a contraint l’ancien chirurgien à mettre un terme à son show et non le régime d’Al-Sissi. « Les médias égyptiens sont sous pression et oppression de l’argent des pays du Golfe […] Le régime de Sissi est « un mendiant » qui dépend de ceux qui le soutiennent », souligne-t-il.

Bassem Youssef représente un vent de liberté qui ne correspond pas à ce que désirent ces pays. Pour le chercheur, la fin du show de l’humoriste égyptien est en cela à rapprocher de la fermeture de l’antenne égyptienne de la chaîne Al Jazeera en septembre 2013.

Dans une vidéo publiée par Al Jazeera en octobre 2013, quelques mois après sa prise de pouvoir, le maréchal Sissi débat avec des dignitaires de l’armée de la manière de « neutraliser les médias ».

« Cela prendra du temps pour que nous contrôlions les médias. Nous y travaillons et obtenons de bons résultats, nous sommes sur le point d’arriver à notre fin », déclarait alors le maréchal, depuis élu à la présidence de la République.

La stratégie aura été payante. Vingt journalistes d’Al Jazeera ont été arrêtés et jugés en janvier 2014.


Bassem Youssef arrête son émission satirique

Par Laure de Matos
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