Egypte : le choc politique des partis islamistes

Depuis l’annonce des Frères musulmans de présenter un candidat à l’élection présidentielle du 23 mai prochain, les interrogations et l'inquiétude sur l’avenir politique de Égypte s'amplifient. Le raz-de-marée islamiste des législatives ne laisse plus beaucoup d'espace pour l'expression de l'ensemble des sensibilités politiques, au point qu'après de nombreux départs de ses membres non-islamistes, la toute nouvelle assemblée constituante vient d'être suspendue.

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Khaïrat al Chater, le premier candidat des Frères musulmans
Khaïrat al Chater, le premier candidat des Frères musulmans
Il n'y avait plus aucun Copte ou représentant des partis laïcs dans la commission censée écrire la nouvelle constitution d'Egypte quelques semaines après sa formation. Même la plus vieille institution religieuse du pays, Al-Azhar, s'en était retirée. Aujourd'hui, l'assemblée constituante égyptienne a été suspendue par le tribunal administratif du Caire sans aucune explication. Les électeurs égyptiens de l'après-révolution ont-ils donné trop de pouvoir aux partis politiques islamistes, au point qu'ils soient les seuls aux commandes du pays une fois les élections de mai achevées ?

Les "Frères" reviennent sur leur parole

Il y a un an, M. Essam Al-Erian, l’un des dirigeant de la confrérie des Frères musulmans expliquait  au New York Times :  « Nous n’avons pas l’intention de jouer un rôle dominant dans la transition politique qui vient. Nous ne présenterons pas de candidat aux élections présidentielles prévues pour septembre. » Puis il continuait en précisant que «les Frères envisagent l’établissement d’un Etat démocratique et civil, mais nous récusons la démocratie laïque libérale du type américain et européen, avec son ferme rejet de la religion dans la vie publique. »

Journaliste au Caire depuis des décennies et correspondant de TV5monde et RFI, Alexandre Buccianti ironise :  « les Frères musulmans ont annoncé qu’ils ne brigueraient que 30% des sièges aux législatives, puis ensuite ils ont dit 50%, et au final ils ont brigué 100% des sièges. Leur parole à un moment donné ne peut être prise au pied de la lettre, les choses bougent, leurs engagements aussi. »

Le parti Liberté et Justice (PLJ) des Frères musulmans est donc sorti vainqueur des élections législatives de janvier 2012 avec plus de 40% des sièges. Mais si l’on compte les divers mouvements islamistes, dont les salafistes du parti Al-nour, ces élections ont été un raz-de-marée en faveur de ces partis religieux : 72% des sièges à l'assemblée.

En tête des dernières législatives avec 235 sièges sur les 498 du Parlement, le Parti de la liberté et de la justice des Frères musulmans (PLJ) a donc pu nommer les 100 membres de l'assemblée, parlementaires et non-parlementaires, devant écrire la constitution.

« 50% de parlementaires dans l'assemblée constituante, c'était trop important, précise Alexandre Buccianti. Et puis tous étaient des islamistes, sans aucune expertise pour l’écriture de la constitution. Pour le choix des membres non-parlementaires on a parlé ici [dans la presse égyptienne, ndlr] "d’antisèche", comme pour les tricheurs le jour du bac : les membres de la Constituante étaient en fait déjà choisis grâce à la liste fournie par les Frères musulmans et les salafistes. Et avec cette liste et ces nominations, les critères de représentativité de l’ensemble de la population n’ont pas été respectés : les Nubiens du sud de Égypte n’avaient aucun représentant, comme les populations du Sinaï. Tout ça a créé des frustrations, des conflits qui ont mené au boycott de la part des laïcs, des coptes et d'Al-Azhar.»

La décision du tribunal administratif de suspendre l'assemblée fait suite aux recours déposés par des juristes et des partis libéraux opposés aux partis islamistes afin de la réformer.

Le docteur Abdelmonoom Aboul Foutouh, candidat indépendant ancien membre du PLJ
Le docteur Abdelmonoom Aboul Foutouh, candidat indépendant ancien membre du PLJ
Une élection jouée d’avance ?

Les désistements des membres non islamistes ou non-alliés aux Frères au sein de la commission qui ont mené à sa suspension ne sont donc pas seulement causés par l’annonce de la présentation du candidat du PLJ à l’élection présidentielle, Khaïrat al Chater. « Des rumeurs couraient selon laquelle la constitution était déjà écrite, avant même que la commission n’ait commencé à travailler », observe Alexandre Buccianti qui ajoute « les Frères, comme les salafistes d'Al-nour, ont annoncé qu'ils voulaient remplacer (dans la constitution, ndlr) l'article 2 stipulant que "les principes de la Charia" sont une des sources de la législation, par "la charia est la source de la législation". Ce qui change tout...»

Pour autant, le scrutin présidentiel est loin d'être gagné pour le candidat officiel du PLJ : les sondages donnent favori le candidat salafiste, alors que l'ancien dirigeant de la confrérie des Frères musulmans (évincé du parti), Aboul Foutouh, désormais candidat indépendant, est lui aussi très bien placé. Seule quasi certitude : aucun candidat déclaré "laïc" ne sera élu le 23 mai.

"Ici, il n'y a pas de liesse en faveur du candidat des Frères musulmans, alors qu'il y a beaucoup plus d'emballement pour Hazem Abou Ismaïl, le candidat salafiste", rappelle le journaliste.  "Rien n'est acquis d'avance, la société égyptienne est débutante en processus démocratique, personne ne sait encore où les choses vont aller. On sait que du côté occidental on préférerait voir la victoire des Frères musulmans, considérés comme "soft", alors que les salafistes sont eux, vus comme des "durs". Il reste que ce sera un pouvoir islamiste d'un des deux courant qui gagnera en mai prochain..." Les chrétiens, l'armée ?  "Il y aura certainement une combine pour faire une bonne place à l'armée avec les islamistes au pouvoir. Quant aux chrétiens, les plus anciens habitants d’Égypte, présents avant les arabes, ils sont terrorisés..."

Les Frères musulmans ont annoncé qu'ils présentaient un deuxième candidat, de "secours", Mohammed Morsi, au cas où la candidature du premier, Khaïrat al Chater Hazem, serait invalidée (la loi stipule que toute personne ayant été condamnée à de la prison doit attendre six ans à partir de la fin de sa peine ou de la date de sa grâce avant de pouvoir retrouver ses droits politiques). 

Abou Ismaïl, le candidat salafiste, dont la mère a été naturalisée américaine (un candidat doit avoir ses parents et son épouse de nationalité égyptienne) va certainement voir sa candidature refusée, tandis que la candidature de l'opposant Ayman Nour a d'ores et déjà été invalidée à cause de ses années passées en prison sous le régime de Moubarak. La Gamaa islamiya, groupe islamiste ultra conservateur à présenté un candidat, le prédicateur Safwat Hegazy du Parti de la construction et du développement issue du groupe, qui a fini par se désister au dernier moment. L'ancien chef du Renseignement Omar Souleimane, un pilier de l'ère Moubarak, a déposé son dossier de candidature moins d'une demi-heure avant la clôture des enregistrements. Les candidats refusés ont quarante huit heures pour faire appel de la décision. Au final, il y aura certainement une vingtaine de candidats à l'élection suprême du pays le plus peuplé du monde arabe. Et de fortes chances pour qu'un président d'un parti islamiste soit élu en mai prochain en Égypte.

[Ajout du 15/04/12] : La commission électorale égyptienne a annoncé samedi avoir écarté dix candidats à la présidentielle prévue en mai, dont l'ancien vice-président Omar Souleimane, le membre des Frères musulmans Khairat al-Chater et le salafiste Hazem Abou Ismaïl. Même si cette décision était attendue par certains, la nouvelle fait l'effet d'une bombe en Egypte et bouleverse l'échiquier politique à moins de six semaines du scrutin présidentiel prévu les 23 et 24 mai. Les dix hommes écartés ont 48 heures pour contester la décision de la commission électorale. Le Conseil suprême des forces armées, au pouvoir depuis la chute de Hosni Moubarak en février 2011, va se réunir dimanche avec les chefs de partis "pour examiner la situation sur la scène intérieure", selon l'agence officielle Mena. (AFP)


Al-Azhar : la plus vieille université islamique d'Egypte

Al-Azhar, date de 988 A-J.C et est l'une des plus anciennes universités au monde, après celles de Tunis, Fès et Cordoue. Elle prodigue des cours de langue arabe, de littérature, théologie et jurisprudence islamique. Depuis 1961 l'université Al-Azhar accueille des facultés techniques et pratiques qui enseignent la médecine, les sciences de l’ingénieur, l’agriculture. Aujourd'hui, l'université al-Azhar prétend porter le titre de la plus haute autorité de l'islam sunnite et forme la plupart des muftis du moyen orient. Elle compte plus de 20 000 étudiants dont 5000 étrangers. Tariq Ramadan, l'intellectuel suisse musulman et professeur d'islamologie à l'université d'Oxford a été étudiant d'al-Azhar.