Egypte : le tatouage à fleur de peau

Il n'existe aucune licence pour les tatoueurs. C'est pourquoi Osama Dawood officie dans son salon de coiffure.<br />
 
Il n'existe aucune licence pour les tatoueurs. C'est pourquoi Osama Dawood officie dans son salon de coiffure.
 
©Claire Williot

Ils sont proscrits par l'islam, absents de la législation. Au Caire, pourtant, les tatouages font de plus en plus d'adeptes chez les jeunes musulmans en quête de liberté.

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Dans sa petite boutique, Osama Dawood possède tout l'attirail du parfait barbier : sèche-cheveux en vitrine, gels, laques et autres cosmétiques éparpillés sur les étagères. Mais le client qu'il attend à la nuit tombée vient pour une toute autre affaire.
 
Osama est tatoueur depuis dix ans. Son salon de coiffure, c'est sa couverture, « le seul moyen d'obtenir une licence ». Car en Egypte, si le tatouage n'est pas illégal au sens de la loi, il n'est pas pour autant autorisé. Pour contourner ce vide juridique, les tatoueurs s'installent comme Osama, dans des boutiques “prétextes” ou des appartements privés.
 
Cette absence de réglementation ouvre la porte aux pires démesures. « Beaucoup de particuliers s'essayent à l'art du tatouage, explique Osama. Mais ils n'ont jamais reçu la moindre formation ». Ces artistes en herbe laissent parfois des oeuvres absurdes et un souvenir amer à leurs tatoués. Ceux qui en ont fait les frais se tournent vers Osama. Il recouvre par de nouvelles créations les tatouages ratés.
 
Installé au Caire depuis quatre ans, il a vu sa clientèle plus que doubler, ce qui ne le surprend pas : « Les Egyptiens aiment copier tout ce qui vient de l'extérieur. Il y a quelques années, il fallait avoir un smartphone pour être branché. Aujourd'hui, c'est le tatouage ».

L'essentiel de la clientèle est constituée de jeunes, entre 20 et 35 ans.
L'essentiel de la clientèle est constituée de jeunes, entre 20 et 35 ans.
©Claire Williot

Symbole d'émancipation

Quatre ans après la Révolution, la place Tahrir s'est vidée de sa jeunesse. Celle-ci s'est installée aux terrasses des cafés, un peu désabusée, mais marquée à jamais. « Notre génération essaie de réfléchir différemment et surtout refuse d'être contrôlée, explique Rawda, 25 ans. On veut être libre, et le tatouage, c'est une manière de prouver qu'on peut l'être, qu'on peut faire ce que l'on veut ».
 
Radwa a déjà quatre tatouages, et l'envie de repasser sous l'aiguille. Sur fond de musique rock, cette fois. Elle a choisi pour cela un studio du quartier chic et cosmopolite de Zamalek. Aucune inscription ne figure à l'entrée, l'adresse ne se communique que lors de la prise de rendez-vous. « On ne se cache pas, mais disons qu'on ne s'affiche pas non plus, »  explique la jeune artiste vénézuélienne de 27 ans.
 
Dans son appartement, elle tatoue deux à trois jeunes Cairotes tous les jours, « majoritairement musulmans ». Les symboles et écritures figurent en tête de liste des demandes. « Il n'y a pas du tout d'approche artistique telle qu'on la retrouve par exemple en Europe, regrette-t-elle. Les jeunes veulent avant tout immortaliser un souvenir, raconter leur histoire ». Pour tenter de sensibiliser ces nouveaux adeptes à son art, elle a organisé l'année dernière la première convention des tatoueurs du Caire, et compte bien renouveller l'expérience cette année.

Orne Gil a installé le <em>Nowhere Land Studio</em> dans le salon de son appartement de Zamalek, au Caire.<br />
 
Orne Gil a installé le Nowhere Land Studio dans le salon de son appartement de Zamalek, au Caire.
 
©Claire Williot

Une contre-culture empreinte de préjugés

S'ils sont un symbole de liberté pour la jeunesse, les tatouages restent traditionnellement associés aux criminels et aux homosexuels. Ils sont surtout proscrits par les préceptes de l'islam. Deyaa a bravé l'interdit en 2013 en choisissant de se faire tatouer. Deux prénoms sur chaque avant-bras.
 
Mais en Egypte, les préjugés ont la peau dure, et la frange la plus conservatrice de la population ne compte pas assister impassible à cette petite révolution. « Un soir, dans la rue, trois hommes m'ont attrapé, raconte Deyaa. L'un d'entre eux avait une machette, un autre un bâton. Ils me répétaient "tu n'es pas un vrai musulman". Ils voulaient me couper le bras ». Il a réussi à se dégager ce jour là, mais a fait depuis l'apprentissage du harcèlement. Verbal d'abord, mais également physique. Pour lui, une révélation: « J'ai compris à quel point c'est une chose horrible qui ne devrait pas exister ».
 
A 24 ans, Deyaa se considère comme un croyant mesurée et pacifiste, qui puise dans l'islam des réponses pour savoir ce qu'il doit faire. « Il est écrit que "seul Dieu te jugera"
<span id="yui_3_16_0_1_1442091485383_29198" style="">Deyaa a choisi de se faire tatouer quatre prénoms: ceux de ses parents et de ses deux meilleurs amis décédés. </span>
Deyaa a choisi de se faire tatouer quatre prénoms: ceux de ses parents et de ses deux meilleurs amis décédés.
© Claire Williot