Egypte : quand une journaliste dénonce des homosexuels

Image extraite du reportage sur l'arrestation de la trentaine d'homosexuels au Caire. A droite en bleu la journaliste Mona Iraqi.
Image extraite du reportage sur l'arrestation de la trentaine d'homosexuels au Caire. A droite en bleu la journaliste Mona Iraqi.

Trente-trois homosexuels ont été arrêtés dimanche 7 décembre dans un hammam du Caire en présence et, apparemment, sur dénonciation d’une journaliste égyptienne. Le scoop journalistique s’est rapidement transformé en scandale pour les internautes. En Egypte, ces hommes, interpellés pour "débauche", encourent de longues peines de prison dans un régime de plus en plus répressif à l'encontre des homosexuels.  

dans
13.12.2014
Sur Internet, les critiques acerbes fusent. La cible ? Mona Iraqi. Cette journaliste égyptienne a scandalisé les internautes, qui poursuivent leur vindicte en ligne : « La "journaliste" Mona Iraqi fait honte à sa profession en collaborant avec la police pour arrêter et humilier des homosexuels au Caire », « La Rafle de Mona Iraqi » peut-on lire dans les tweets ci-dessous. 



On trouve en ligne d'autres propos encore plus violents à l’encontre de la journaliste. L’ire des internautes provient de la diffusion de son émission « Al-Mestakhabi » (« Ce qu’on nous cache ») ce 8 décembre. Dans ce numéro, la journaliste poussait les portes d’un bain public, devenu un lieu de rencontre pour homosexuels. 

Avec son équipe, elle avait été repoussée une première fois aux portes du hammam par le propriétaire des lieux, avant de revenir peu après pour filmer, le dimanche 7 décembre au soir, l’arrestation d’une trentaine d’hommes : les clients, le propriétaire et les employés. Selon certains témoins, ce serait la journaliste elle-même qui aurait appelé la police. Le fait est qu'elle se trouvait ensuite aux premières loges pour filmer cette rafle où trente-trois hommes furent embarqués presque nus au poste. Une opération également filmée et pris en photo avec son propre téléphone.  

La journaliste s’empresse de se féliciter de cette arrestation, une « réussite », selon ses mots, qu'elle poste sur les réseaux sociaux. Elle publie également des photos non floutées des hommes arrêtés et partage sur Facebook la bande annonce de son émission accompagnée de ce commentaire : « Mona Iraqi vous révèle ce qui se cache derrière la propagation du sida et le commerce collectif du sexe en Egypte ».

Capture d'écran de la page Facebook de la journaliste sur laquelle on trouve son émission sur le hammam du Caire
Capture d'écran de la page Facebook de la journaliste sur laquelle on trouve son émission sur le hammam du Caire
"Conduite immorale"

Ces hommes qui ont été arrêtés pour « débauche », une accusation souvent utilisée contre les homosexuels en Égypte, risquent de longues peines de prison. « Le propriétaire du hammam est accusé d’avoir transformé son établissement en un lieu de conduite immorale et indécente, et d’homosexualité de groupe », a déclaré à l’AFP le chef du bureau du procureur d’Azbakeyah, quartier où se trouve l'établissement. 

Cette récente arrestation en rappelle une autre d’ampleur, en 2001, quand 52 hommes avaient été interpellés dans la boîte gay Queens Boat et maltraités par la police. 

Plus récemment, le 1er novembre 2014, huit homosexuels ont été condamnés à trois ans de prison puis à trois années de contrôle judiciaire pour « publication d’images indécentes ». Ils ont en fait été incarcérés pour avoir participé à un mariage gay, tous filmés dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. On y voyait un couple d’hommes entouré d'amis, en train d’échanger des alliances sur un bateau et de s’embrasser. 

Même si la loi égyptienne n’interdit pas l’homosexualité, les inculpations pour « débauche » se multiplient. Depuis la prise de pouvoir du président et ancien militaire Al-Sissi, le régime a renforcé sa répression à l’encontre de la communauté gay : « les autorités égyptiennes ont à plusieurs reprises arrêté, torturé et détenu des hommes soupçonnés de conduite homosexuelle », observait Human Rights Watch en septembre dernier.
L’ONG avait également dénoncé la pratique de « tests médicaux » imposés aux prévenus pour déterminer leur orientation sexuelle. En Egypte, plus de 80 personnes seraient derrière les barreaux, "coupables" d’homosexualité. 

Ce climat de dénonciation, qui rappelle de sombres heures au mitan du 20ème siècle en Europe, dépasse le cadre de la morale. Le 13 novembre 2014, voilà tout juste un mois, Alain Gresh le spécialiste mondialement reconnu, rédacteur en chef du Monde diplomatique, et deux intellectuelles égyptiennes avec lesquelles il discutait dans un café du Caire, étaient arrêtés sur dénonciation de leur voisine, une cliente qui n'avait pas apprécié les critiques formulées contre le régime du maréchal al-Sissi.