Egypte : que deviennent les Frères musulmans ?

Des partisans de l'ancien président égyptien Mohamed Morsi lors d'une manifestation © AFP
Des partisans de l'ancien président égyptien Mohamed Morsi lors d'une manifestation © AFP

Un an après le massacre des Frères musulmans, au Caire, les membres de la confrérie font toujours l'objet d'une forte répression et de condamnations de l'actuel pouvoir égyptien. Le président al-Sissi a promis de les éradiquer. Entre exil et clandestinité, que devient la confrérie depuis 2013 ? Décryptage. 

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C'était il y a tout juste un an. Le 14 août 2013, place Rabaa Al-Adawiya, dans le centre du Caire. Des dizaines de milliers de personnes, dont des femmes et des enfants, campent depuis début juillet pour demander le retour du président déchu Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans. Leur sit-in est dispersé dans un bain de sang par la police et l'armée égyptienne sous les ordres du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Bilan : quelque 700 morts selon les chiffres officiels, au moins 817 morts, voire un millier, selon l'ONG Human Rights Watch (HRW).
 
"Les forces de sécurité égyptiennes ont perpétré, en une seule journée, l’un des plus grands massacres de manifestants de l'histoire récente, estime Kenneth Roth, directeur de HRW. Probablement un crime contre l'Humanité". Dans un rapport de 195 pages publié cette semaine au terme d'une année d'enquête, l’ONG accuse les forces de sécurité égyptiennes d'avoir agi selon un plan méthodique, "élaboré au plus haut niveau" et "prévoyant plusieurs milliers de morts".
 
Des allégations rejetées par le Caire, qui a condamné le rapport pour son "manque d’objectivité", estimant qu’il "ignore délibérément les centaines de martyrs parmi la police, l'armée et les civils, tombés lors de violences et d'attaques terroristes". Selon les autorités égyptiennes, les manifestants étaient armés et ont ouvert le feu les premiers face aux forces de l’ordre. Mais pour HRW, "il ne s'agit pas seulement d’un recours excessif à la force ou d’un entraînement insuffisant des forces de sécurité. Il s'agit d'une répression violente et planifiée au plus haut niveau du gouvernement égyptien", a ajouté Kenneth Roth, désormais interdit de séjour en Egypte. "Beaucoup de ces représentants de l’Etat sont encore au pouvoir, alors qu'ils ont bien des comptes à rendre."

Le général Abdel Fattah al-Sissi, actuel président égyptien © AFP
Le général Abdel Fattah al-Sissi, actuel président égyptien © AFP
"Eradiqués" ?
 
Une allusion directe à Abdel Fattah al-Sissi, élu président d'Egypte en mai dernier avec 96,9% des voix, un score à faire pâlir l'ex-raïs, Hosni Moubarak. En un an, l'ancien maréchal à la retraite a éliminé toute opposition laïque, libérale et religieuse, à commencer par les Frères musulmans, a priori "éradiqués", selon ses promesses de campagne. Mais le sont-ils vraiment ? Née il y a plus de quatre-vingts ans, en 1928, à Ismaïlia, sur les rives du canal de Suez, la Confrérie fondée par le cheikh Hassan Al-Banna peut-elle vraiment être éradiquée ?

"Impossible", répondent la plupart des spécialistes des Frères musulmans. Pour Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, "la confrérie est évidemment dans une situation de recul, à contre-courant, avec une désorganisation incontestable, face à une répression extrêmement vive, mais en même temps, le noyau même du fonctionnement historique des Frères musulmans n'a pas pas été détruit, même s'il est entamé".

S'il est difficile de donner une estimation exacte des effectifs des Frères musulmans en Egypte, on évalue généralement leur nombre à environ deux millions de membres. Or, en l’espace d’un an, des milliers d’arrestations politiques ont eu lieu en Egypte, jusqu’à 41 000 selon des ONG locales. Plus de 15 000 membres et sympathisants de la confrérie ont été emprisonnés, dont les cadres les plus importants, à commencer par le Guide suprême : Mohamed Badie.

Lors d'une manifestation en Tunisie contre la condamnation à mort de 529 membres des Frères musulmans © AFP
Lors d'une manifestation en Tunisie contre la condamnation à mort de 529 membres des Frères musulmans © AFP
Condamnations à mort

Poursuivi dans des dizaines de procès, comme la quasi-totalité de la direction du mouvement, ce dernier a déjà été jugé à plusieurs reprises, et condamné à mort dans trois affaires concernant des manifestations violentes. Ces derniers mois, la peine capitale a été prononcée pour des centaines de prisonniers, comme Mohamed Badie, dans des procès de masse expéditifs, "sans précédent dans l'histoire récente", selon l’ONU.
 
Dernier incident en date, mardi 12 août, les magistrats chargés de siéger lors d’un procès collectif se sont récusés. L’affaire portait sur des manifestations autour de la place Ramsès du Caire, les 16 et 17 août 2013, où près de 100 personnes avaient trouvé la mort. Sur le banc des accusés, 494 manifestants pro-Morsi, dont 12 mineurs. Et comme à chaque fois, les chefs d’inculpation pleuvent : meurtre, tentative de meurtre, destruction de biens publics, participation à une manifestation non autorisée, attaques contre les forces de sécurité et entrave à l’action d’institutions nationales.


"Mascarade"
 
Pour l'ONG Amnesty International, ces procès risquent de se réduire à des "mascarades", avec des condamnations "sur la base de preuves peu convaincantes et à l’issue de procédures entachées de graves irrégularités. Ces procès spectaculaires, donnant lieu à de très nombreuses peines capitales, deviennent le signe distinctif lugubre de l’Égypte", dénonce Said Boumedouha, directeur adjoint du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.
 
Et la vague des procès de masse est loin d’être terminée. Le président déchu Mohammed Morsi attend toujours de connaître sa sentence. Son procès a déjà été ajourné à plusieurs reprises. Il est accusé d’"espionnage", d’évasion de prison, et d’"incitation au meurtre de manifestants".

Le guide suprême des Frères musulmans, Mohamed Badie © AFP
Le guide suprême des Frères musulmans, Mohamed Badie © AFP
L'exil
 
Parmi les cadres du mouvement, ceux qui ont échappé aux arrestations et procès, sont, pour certains, partis en exil. Là aussi, impossible d'estimer leur nombre. "L'exil, c'est sur une décision politique du noyau central des Frères musulmans. C'est une mesure de protection d'une partie de l'appareil contre la répression, donc ce n'est pas la débandade généralisée", précise Didier Billion. "C’est un choix qui a été assumé politiquement, un repli tactique organisé."
 
Une stratégie qui vise avant tout à sauver l’organisation, à lui permettre de survivre, voire de rebondir à terme. Pour les cadres qui ont réussi à quitter l’Egypte, la solution de repli a été le Moyen-Orient, notamment le Qatar, terre d’accueil traditionnelle des Frères musulmans et du prédicateur Youssef al-Qaradawi, membre et grand défenseur de la confrérie. Autre solution : l’exil en Europe, notamment en Grande-Bretagne, où les sympathisants du mouvement sont nombreux.
 
Seulement, avec l’étiquette d'"organisation terroriste" apposée par la justice égyptienne et par l'Arabie saoudite, principal soutien du régime d'Abdel Fattah al-Sissi, la confrérie n'est plus forcément la bienvenue dans de nombreux pays.
 
Pour preuve, en janvier, de modestes locaux des Frères musulmans situés dans le quartier de Cricklewood, dans le nord-ouest de Londres, ont soulevé une vive polémique. Installés au-dessus d’une petite boutique de kebabs, des partisans du mouvement y géraient notamment le site d’information pro-Frères musulmans, ikhwanpress.org. Un autre site internet de la confrérie, Ikhwanweb, est également publié depuis Londres. Fin mars, le Premier ministre anglais David Cameron demandait aux services de renseignements et au gouvernement d’ouvrir une enquête sur "la philosophie, les activités, l’impact et l’influence" de la confrérie en Grande-Bretagne…  
 
Mais qu’importe, la confrérie possède des ramifications solides et discrètes à l’étranger. Dans un communiqué publié la semaine dernière, le porte-parole du parti Liberté et Justice, Abdel Mawgoud Dardery, annonçait qu’un Conseil révolutionnaire égyptien (ERC) serait installé à l’étranger dans les prochains jours pour lutter contre le pouvoir égyptien. "Les Egyptiens de l’étranger soutiennent la révolution égyptienne sur un plan légal et politique", a-t-il assuré sur le site Ikhwanweb. "L’ERC sera (…) un facteur important pour chasser la junte militaire".

Des pancartes avec la “main de Rabaa“, symbole de la résistance égyptienne, apparu après le renversement de Mohamed Morsi © AFP
Des pancartes avec la “main de Rabaa“, symbole de la résistance égyptienne, apparu après le renversement de Mohamed Morsi © AFP
Clandestinité
 
En attendant un éventuel retour politique, confrontés à la prison et à l’exil, les Frères musulmans sont contraints à la clandestinité, une fois de plus. Dès les premiers jours de la répression, en 2013, la plupart des cadres intermédiaires du mouvement quittaient leurs domiciles, coupaient leurs téléphones, et retrouvaient leur travail de l'ombre, comme aux heures les plus sombres de l'histoire de la confrérie.
 
"Il y a toujours eu, chez les Frères musulmans, la volonté et la décision de mettre en place un appareil clandestin. Ils sont rompus à ce type de situation. Et dans ce genre d'organisation, les cadres intermédiaires sont essentiels, car ils font le lien entre le noyau central et la base militante, qui est investie socialement", estime Didier Billion.
 
Interdite en 1948 sous le roi Farouk, dissoute en 1954 et réprimée dans le sang dans les années 1960 sous Nasser (voir encadré), la confrérie a, de fait, appris à gérer les chasses aux sorcières et la clandestinité. Mieux, elle en tire un bénéfice politique certain, en se posant comme victime et objet d'une persécution.
 
Pour les analystes, la confrérie reste donc en état de fonctionnement, même si ses membres se font plus discrets. Populaire grâce au travail caritatif, éducatif et social qu'elle mène depuis des décennies, elle poursuit son œuvre dans les milieux ruraux et urbains d'Egypte.
 

Dissolution

D’où ces remarques d’un membre du mouvement la semaine passée, lorsque la justice égyptienne a prononcé la dissolution du Parti Liberté et Justice (PLJ), la branche politique de la confrérie : "Le PLJ a été gelé et son quartier général fermé, avant même le coup d’Etat du 3 juillet 2013 ; il s'abstient de toute activité militante sur le terrain pour l’instant", précise Ezzedin Al-Komi sur le site du parti, toujours en ligne. "Les membres du PLJ et des Frères musulmans accomplissent leur travail, non pas dans des bureaux et des sièges du parti, mais en engageant les citoyens dans les rues, à la mosquée et dans les syndicats, en partageant leurs véritables joies et malheurs."

Logo de la confrérie des Frères musulmans. DR
Logo de la confrérie des Frères musulmans. DR
Contestation
 
Pour preuve, des manifestations contre le gouvernement se tiennent toujours sur le terrain, en Egypte, même si elles sont très clairsemées. Pour marquer ce premier anniversaire de la répression de la place Rabaa Al-Adawiya, l'"Alliance contre le coup d'Etat", une coalition des partisans pro-Morsi chapeautée par les Frères Musulmans, a ainsi prévu de manifester ce jeudi 14 août sous le slogan "Nous exigeons un châtiment"...
 
N'en déplaise au président al-Sissi et au nouveau pouvoir égyptien, la confrérie du Cheikh Hassan Al-Banna n'est pas encore éradiquée. Loin s'en faut.