Egypte : que reste-t-il du printemps 2011 ?

Voici trois ans jour pour jour, le 25 janvier 2011, débutait au Caire la révolte populaire qui devait mettre fin à trente années de pouvoir absolu de Hosni Moubarak. Dix-huit jours de manifestations, qui ont couté la vie à quelque 850 personnes. Aujourd'hui  dans quel état d'esprit est célébré cet anniversaire ? Pain, libertés, justice sociale, Etat de droit... Que sont les idéaux de 2011 devenus ? Eléments de réponse avec Nathalie Bernard-Maugiron, chercheuse à l'Institut de Recherche et de Développement.

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Un anniversaire sanglant

L'Egypte a célébré le troisième anniversaire du début de sa révolte dans le sang. Après les quatre attentats de vendredi au Caire, au moins 49 personnes ont été tuées ce samedi dans des affrontements survenus à travers le pays. Dans quels rassemblements ont éclaté ces violences ? Qui sont les victimes ?

Un anniversaire sanglant


Trois ans après les émeutes de la place Tahrir, où va l'Egypte ?

L'éclairage de Nathalie Bernard-Maugiron, chercheuse à l'Institut de Recherche et de Développement

25.01.2014Propos recueillis par Liliane Charrier

Quelles sont les prochaines étapes pour l'Egypte après le référendum des 14 et 15 janvier ?


Les élections législatives et présidentielles.  Mais dans quel ordre se tiendront-elles ? La nouvelle Constitution n'a pas tranché. Elle renvoie la décision au législateur, mais comme il n'y a pas de législateur, c'est au président par intérim Adly Mansour qu'elle revient.

D'après la Constitution de juillet 2013, les parlementaires devaient précéder la présidentielle, mais ce calendrier n'a pas été repris par les autorités. A l'heure actuelle, on sait simplement que les premières élections doivent se tenir entre 30 et 90 jours après l'annonce des résultats du référendum, puis les premières dans les six mois suivants.

Il faudrait aussi une loi électorale. Or la Constitution n'a pas non plus tranché sur le mode de scrutin - majoritaire, proportionnelle ou mixte. Il semblerait que l'on s'achemine plutôt vers la troisième solution, avec un tiers de proportionnelle et deux tiers de majoritaire.

En cas d'élection parlementaire en premier lieu, l'Egypte aura au moins un Parlement, qui lui permettra de sortir du système actuel, où l'exécutif concentre tous les pouvoirs. Aujourd'hui, pourtant, il semble de plus en plus probable que la présidentielle se tienne avant les législatives. L'avantage serait d'avoir un homme fort et légitime, élu par le peuple, qui reprendrait le pays en main après la transition.

Cet homme fort serait-il le général al-Sissi ?

Tout le monde attend qu'il annonce sa candidature à la présidence. Il pourrait le faire pour "faire un cadeau au peuple égyptien" à l'occasion de l'anniversaire de la révolte. On connaît peu al-Sissi. On ne connaît pas son programme, et on ne sait même pas s'il est officiellement candidat. Reste que la population le perçoit comme un homme fort. Ce qui le préoccupe, c'est qu'il n'aurait pas le soutien des jeunes. Ils ne sont pas venus voter lors du référendum, et ce n'est pas bon signe pour l'avenir du pays.

La candidature d'al-Sissi était liée au résultat du référendum, qui ressemble à un plébiscite, avec 98 % de oui. En réalité, avec une participation de 38 % seulement, les résultats sont plus nuancés. Concrètement, ne sont allés voter que ceux qui étaient pour : les Frères musulmans ont boycotté le scrutin, et ceux qui voulaient voter non ne pouvaient ni manifester, ni écrire dans les journaux, ni s'exprimer publiquement d'aucune manière sans risquer la prison ou de se faire lyncher par la population, considérés comme des traitres ou des terroristes. Certains correspondants de la presse étrangère n'ont pas trouvé un seul électeur affirmant qu'il voulait voter non. Voilà une Constitution qui garantit la liberté de la presse, de manifestation et d'expression, alors que les Egyptiens n'ont même pas pu en profiter pour appeler à voter contre cette même Constitution ! Dans ce contexte, le "oui" était attendu. Le véritable enjeu était le taux de participation : 38 %, soit plus que les 32 % lors du scrutin pour la Constitution des Frères, mais même pas la moitié de la population...


Al-Sissi est-il capable de sortir l'Egypte de la crise ?

Je ne sais pas. Qui le serait ? Il lui faudrait mettre en place une politique économique en faisant appel à ceux qui ont un minimum de compétences ou d'expérience dans ce domaine, autrement dit ceux qui étaient en place à l'époque de Moubarak. Al Sissi a beau dire que ce ne serait pas le cas, ça l'est déjà, de fait. Qui est au gouvernement, dans les ministères, dans le le comité qui a élaboré la nouvelle constitution ? Les hommes de Moubarak, les moins discrédités, certes, mais des piliers de l'ancien régime.

Entre l'armée et les Frères musulmans, y a-t-il une troisième voix  pour l'Egypte ?

Le contexte est trop répressif pour qu'une troisième voix puisse s'exprimer. Le seul qui a osé se présenter contre Sissi est un nassérien, Hamdine Sabahi, qui a fait l'objet d'une campagne de diffamation systématique.

La loi liberticide adoptée en novembre 2013 contre les Frères musulmans s'est appliquée, dès le lendemain, aux jeunes révolutionnaires qui avaient lancé le mouvement de 2011. Ils sont maintenant morts ou derrière les barreaux pour avoir manifesté sans autorisation. Toujours est-il qu'ils ont perdu tout espoir et n'ont plus le soutien de la population, en tout cas pas à court terme. Certains candidats en 2012, comme Amr Moussa, ont annoncé qu'ils ne se présenteraient pas si al-Sissi se présente ; quant à Mohamed el-Baradei, il est discrédité depuis sa démission, à la suite de la répression sanglante du 14 août 2013.

C'est un vrai retour en arrière, et même au-delà. Sous Moubarak, il y avait au moins l'opposition des Frères. L'Egypte est non seulement revenue à la case départ, mais même un peu en arrière. Mais si seulement 38 % de la population s'est présentée au référendum, cela signifie que plus de 60 % n'est pas d'accord ou ne s'est pas sentie concernée - une opposition qui ne s'exprime pas car le contexte, pour l'heure, ne le permet pas. 

En se présentant al-Sissi se met en danger. Face aux réalités du pouvoir, il peut aussi tomber de son piédestal. Ce sera le moment, alors, pour l'opposition de recréer une dynamique. Cette 3e voix, ce sont peut-être les jeunes, toutes sensibilités confondues. Au sein même de la confrérie des Frères musulmans aussi, les jeunes peuvent peut-être refonder un parti capable de créer des alliances. Les élites, elles, se sont totalement discréditées en prenant le parti de l'armée et en soutenant la répression brutale.

Mise à jour du 26 janvier 2014

L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AURA LIEU AVANT LES LÉGISLATIVES
                  
Le président égyptien par intérim, Adly Mansour, annonce qu'une élection présidentielle serait organisée sous trois mois, avant des législatives, levant les ambiguïtés sur le calendrier de la transition promise par l'armée début juillet, lorsqu'elle a destitué le président islamiste Mohamed Morsi.
                  
L'organisation de l'élection présidentielle avant les législatives devrait jouer en faveur du général, qui avait annoncé lui-même l'éviction du seul chef d'Etat jamais élu démocratiquement d'Egypte, et ne cache plus son intention de se présenter à la magistrature suprême.