Afrique

Egypte : qui veut la peau de Bassem Youssef ?

L'humoriste égyptien Bassem Youssef sur le plateau de son émission hebdomadaire / photo CBC
L'humoriste égyptien Bassem Youssef sur le plateau de son émission hebdomadaire / photo CBC

Depuis deux ans le chirurgien Bassem Youssef a troqué le scalpel pour un humour tranchant. Chaque semaine, il anime une émission télévisée politique satirique dans laquelle il fustige le régime, les islamistes et l’opposition. Une révolution médiatique en Egypte qui lui attire les foudres des Frères musulmans.

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30 mars 2013. Selon l'AFP, citant l'Agence de presse officielle égyptienne MENA, le procureur général égyptien a ordonné samedi l'arrestation d'un célèbre animateur de télévision satirique, Bassem Youssef, accusé d'insulte à l'islam et au président issu des Frères musulmans Mohamed Morsi. Selon des sources judiciaires à l'AFP, plusieurs plaintes ont été déposées contre M. Youssef.
M. Youssef a confirmé ce mandat d'arrêt contre lui. "Le mandat d'arrêt contre moi est vrai. J'irai demain au bureau du procureur général à moins qu'il ne m'envoie une voiture de police aujourd'hui, ce qui me permettra d'économiser de l'argent en transport", a-t-il indiqué sur son compte twitter.
Selon la loi égyptienne, les plaintes sont déposées auprès du procureur général qui décide ensuite s'il existe des preuves suffisantes pour porter l'affaire devant la justice. Et les suspects peuvent être détenus lors de cette période d'enquête.
A cette occasion nous remontons à la une le dossier de Léa Baron datant du 8 mars dernier.



Poursuivi pour satire. Le trublion égyptien s’attire pour la deuxième fois en deux mois les foudres de la justice. Le 4 mars 2013, le procureur général d’Egypte ordonne une enquête sur l’humoriste Bassem Youssef, critique acerbe du pouvoir et des islamistes dans son émission de télévision « Al Bernameg » (Le Programme, ndlr). L’objet : insultes  à l’encontre du président Mohammed Morsi. 

Cette enquête répond à une plainte déposée par douze citoyens qui se sont dit « blessés psychologiquement » par les propos tenus par Bassem Youssef sur le président Morsi dans son émission. Sur le plateau, l’humoriste a déclaré à propos du président qu’il aurait dû recevoir « l’Oscar du meilleur acteur » pour son discours du 25 février 2013.

Il n’en fallait pas moins pour attiser à nouveau la colère de ses opposants. En janvier 2013, Bassem Youssef faisait déjà l’objet d’une enquête de la justice égyptienne pour « détérioration d’image et insulte  » après être apparu en plateau avec un coussin sur lequel une image du chef d’État Morsi était imprimée (voir notre photo). Cette fois-ci, des avocats égyptiens avaient déposé plainte.

D’autres figures médiatiques ont fait l’objet de plaintes ces derniers mois en Égypte.
« Pour le moment, ce qui est rassurant pour Bassem Youssef c’est qu’elles n’ont jamais abouties », souligne Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po Paris, spécialiste de l’Égypte d’où il revient de voyage. « Quand on regarde Bassem Youssef, sa manière de tourner en dérision le président et les Sheikhs est complètement nouvelle. Ce sont des personnes qu’on évitait de toucher dans l’ancien régime. Il est évident que ça ne peut que faire grincer des dents car il le fait de manière frontale. »

Place Tahrir en 2001 / Photo AFP
Place Tahrir en 2001 / Photo AFP
Chirurgien-humoriste

Qui se cache donc derrière ce regard bleu clair et ce visage si expressif  ? Bassem Youssef, un égyptien de 38 ans, est sorti de l’anonymat en mars 2011 au cours de la révolution qui soulève alors le pays. Le chirurgien cardiaque troque sa blouse blanche pour le costard-cravate de l’humoriste.

Pendant les 18 jours des manifestations place Tahrir qui mettent le feu aux poudres, il vient en aide aux blessés. Mais son action médicale sur le terrain ne lui suffit pas. Il décide de partager sa colère avec dérision dans des vidéos bricolées chez lui et diffusées sur Youtube.

Il fustige ceux qui critiquent tous les manifestants mobilisés sur la place Tahrir et vise les soutiens du régime d’Hosni Moubarak. Sa première vidéo récolte des dizaines de milliers de clics.

"Ces programmes étaient plus élitistes car ils n’étaient pas regardés par la totalité de la population, uniquement ceux qui avaient internet et qui étaient sur les réseaux sociaux ", explique Stéphane Lacroix.

Marian Reda, étudiante égyptienne en journalisme de 23 ans, le découvre aussi sur Internet et le suit depuis ses débuts sur Youtube et Facebook. “Sa finesse rompt avec les émission politiques ou d’actualité qui sont si ennuyeuses”, confie l’étudiante, fidèle téléspectatrice.  “J’aime aussi son émission parce qu’il critique avec courage les Frères musulmans et le régime au pouvoir”.

Rencontre entre Bassem Youssef et son “maître“ l'Américain Jon Stewart
Rencontre entre Bassem Youssef et son “maître“ l'Américain Jon Stewart
Le « Jon Stewart » égyptien

Il emprunte son style à Jon Stewart qui anime le "Daily Show " aux États-Unis, qui a lui aussi inspiré le "Petit Journal" de Yann Barthès en France (voir vidéo en encadré). Il critique et raille le pouvoir à force d’extraits de vidéos politiques ou de photos.

Deux mois seulement après sa première vidéo publiée sur Youtube et son succès en ligne (voir notre encadré), la chaîne de télévision ONtv lui propose d’animer son propre show sur leur antenne pour une première saison. Puis en septembre 2012, la chaîne CBC le débauche et lui propose une émission hebdomadaire le vendredi soir à 23h.

L’humoriste dénote dans le paysage médiatique égyptien…et séduit.
" C’est un nouveau genre de programme pour le pays ", souligne l’étudiante Marian Reda. " Il est le premier à faire une émission politique satirique, avec un vrai public, dans un théâtre et non pas dans un studio d’un quartier chic ".

Il est tout d’abord critiqué car la chaîne appartient à un ancien soutien du régime. Mais l’humoriste ne se dégonfle pas et critique pour sa première émission ses collègues et le propriétaire de la chaîne.

Bassem Youssef sur le plateau de son émission “Al Bernameg“ sur CBC
Bassem Youssef sur le plateau de son émission “Al Bernameg“ sur CBC
Révolution de l’humour

Si l’Égypte n’a pas fini sa transition, les médias prennent toute leur liberté. La Constitution votée ne pose aucun cadre pour la liberté d’expression ou de la presse pour limiter les diffamations mais ne protège pas pour autant les journalistes d’arrestation ou de poursuites.  

Signe que les temps changent, un membre des Frères musulmans a d’ailleurs décidé de riposter aux attaques de Bassem Youssef en créant sa propre émission sur Youtube. Impossible cependant de rivaliser avec la star de l’humour du pays.

" Le vendredi soir à 21h30 au moment de regarder Bassem Youssef, tous les cafés du centre ville sont tous branchés sur son émission. On rassemble des chaises et tout le monde s’assoit pour la regarder dans un silence religieux ", raconte Stéphane Lacroix.

Avec son arrivée sur CBC, son humour se radicalise, cible davantage les islamistes et son audience croit. " Il est devenu un vrai phénomène de société. Il adopté son ton beaucoup plus agressif à l’égard des Frères musulmans en particulier et de toutes les chaînes religieuses, qu’il critique sans ménagement. Finalement, c’est quelque chose qui entre en résonance avec le rejet croissant des Frères par une partie de plus en plus importante de la société. "

Bassem Youssef dérange car pour critiquer il utilise l’arme de l’humour avec intelligence et finesse, difficile alors de parer les coups pour les Frères musulmans. Le satiriste ne se contente pas seulement de faire rire mais aussi de passer un message politique dans chacune de ses émissions en appelant par exemple à voter contre la Constitution. Il prend désormais position.

Le président Mohamed Morsi, représentant des Frères musulmans.
Le président Mohamed Morsi, représentant des Frères musulmans.
Difficile à faire taire

Le satiriste a  franchi le pas entre humour et politique. Il plait aux déçus du régime et de l’opposition. " On a l’impression qu’il y a un vide politique comblé par cette présence médiatique de Bassem Youssef ", analyse Stéphane Lacroix. " Il s’est retrouvé malgré lui investi d’un pouvoir politique. C’est aussi pour ça que les Frères musulmans ne le considèrent plus seulement comme un critique journalistique mais comme un opposant politique. "
 
De là à vouloir le faire taire ou arrêter son émission… Le pas est trop important à franchir pour ses détracteurs. " En termes d’image, ce serait une catastrophe même pour les Frères, et surtout pour ceux qui sont au pouvoir ", considère Stéphane Lacroix. " Avec sa notoriété à l’intérieur et à l’extérieur du pays, il s’est acheté une sorte d’assurance contre ce genre d’attaque. Il faudrait vraiment qu’il  y ait une dégradation de la situation et que l’on passe à une forme d’autoritarisme. Les Frères musulmans ne peuvent pas faire taire Bassem Youssef sans être accusés par tous d’une vraie dérive autoritaire. Il est un peu le baromètre de la démocratie égyptienne. "

Bassem Youssef a construit son succès sur les réseaux sociaux en commençant par Youtube. Pendant la révolution, il poste sur la plateforme ses vidéos qu'il bricole chez lui et récolte de cent millions de vues.
Aujourd'hui, son compte Youtube lié à la chaîne CBC sur laquelle il officie, enregistre plus de 9 millions de visionnages de vidéos.

Le 4 février 2013, son compte Twitter enregistre dépasse le million de "followers" et en quelques mois sa page Facebook rassemble plus de deux millions d'amis.