Egypte : vers une troisième voie politique ?

Mardi 24 décembre, un attentat perpétré près du Caire et revendiqué par le mouvement jihadiste Ansar Beit el-Maqdess était imputé aux Frères musulmans désignés, peu après, par le gouvernement égyptien : « organisation terroriste ». Les nouvelles autorités, sous le joug de l’armée, comptent ainsi justifier leur sanglante répression des manifestants pro-Morsi qui a déjà fait plus d’un millier de morts. Ce jeudi 26 décembre, dix-huit membres des Frères musulmans sont placés en détention pour « appartenance à une organisation terroriste ». Dans ce contexte, une transition démocratique est-elle possible ? Une troisième voix politique peut-elle s’élever ? Réponses de Stéphane Lacroix, chercheur au CERI spécialiste de l’Egypte.

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Le fait que l'Égypte désigne officiellement les Frères musulmans d'« organisation terroriste » peut-il accroître l’influence politique de l’armée dans le pays ?

J’ai du mal à y voir une utilité politique d’autant que la répression qui s’exerce depuis quelques mois est déjà féroce. L’armée justifie cette répression en utilisant les termes de « terrorisme » pour qualifier le camp pro-Morsi et les Frères musulmans. Ce n'est pas nouveau.

J’ai l’impression que des gens qui ne sont pas du tout favorables aux Frères musulmans considèrent aujourd’hui que c’est une décision politique absurde et contre-productive.
Cette désignation renforce dans leurs certitudes les soutiens fervents de l’armée et du général Al-Sissi mais je n’ai pas l’impression que cela va permettre à l’armée d’élargir sa base de soutien au-delà de ses inconditionnels.

Mais, c’est vrai que c’est une décision officielle. Le ministère de l’Intérieur dit qu’en vertu de cette nouvelle qualification, tout participant à des manifestations pro-Morsi (l'ancien président déchu, ndlr) pourrait être condamné à cinq ans de prison. Or, il y a déjà des cas de gens qui ont été condamnés : les activistes révolutionnaires – pas du tout Frères musulmans - Ahmed Douma, Ahmed Maher et Mohamed Adel ont été condamnés à trois ans de prison pour avoir organisé une manifestation contre la présentation de civils devant les tribunaux militaires.

Mais ce vendredi va être un test intéressant pour voir si ce type de mesures extrêmes (peine de prison ou peine de mort en cas de manifestation, ndlr) décourage les manifestations pro-Frères musulmans ou pro-Morsi ou, est-ce qu’au contraire, cela n’a pas d’effet.

Répression sanglante des manifestants pro-Morsi au mois de juillet au Caire / Photo AFP
Répression sanglante des manifestants pro-Morsi au mois de juillet au Caire / Photo AFP
Cette répression de l’armée à l’encontre des Frères musulmans n’est pas nouvelle en Égypte. Cela marque-t-il un retour en arrière, à l’époque du président Nasser ?

Depuis l’époque de Nasser, on n’a pas vu quelque chose de similaire. A l’époque de Anouar el-Sadate, les Frères musulmans étaient officiellement interdits mais, en réalité, toujours tolérés. C’est cette tolérance qui, depuis quelques mois, est remise en question. C’est ça le vrai changement. Et ça rappelle la période nassérienne, mais un nassérisme sans ce qui en faisait la force : un discours idéologique qu’on n’a plus aujourd’hui. Ce qui permettait de porter Nasser, c’est qu’il avait ce projet qui était très « de son époque », de nationalisme, de socialisme arabe. Aujourd’hui, il reste seulement l’appareil répressif. C’est ce qui pose des questions quant à la capacité de durée du système qui se met en place.

Dépouillement des bulletins de vote à l'élection présidentielle remportée par Morsi / Photo AFP
Dépouillement des bulletins de vote à l'élection présidentielle remportée par Morsi / Photo AFP
La transition démocratique est-elle possible dans un tel contexte ?

Il est difficile de parler de transition démocratique dès lors que l’on criminalise des acteurs politiques qui représentent toujours une partie importante de la population. Au moment de la chute de Morsi, il y avait un réel rejet du président.  Mais les Frères musulmans ont toujours au moins compté 20 à 30 % de soutien dans la population.

La vraie question c’est : en ont-ils plus ou moins ? Quelles sont les conséquences de la répression sur la base de soutien des Frères musulmans ? Eux disent qu’ils gagnent en soutien, l’armée considère que c’est l’inverse.  Ce n’est pas clair. En tout cas, il y a une base réelle de soutien qui compte dans les 20% ou 30% au moins. Donc à partir du moment où cet électorat est criminalisé, on a du mal à imaginer une transition démocratique réussie, qui ne peut tenir que sur la répression et l’exclusion.  C’est ce qui se passe depuis quelques mois. Cela complique, évidemment les perspectives.

Aujourd’hui, certains activistes révolutionnaires, qui ne font pas du tout partie des Frères musulmans, se retrouvent aujourd’hui aussi accusés. En procès. Bassem Youssef, le grand satiriste anti-Frères n’a plus le droit de faire son émission. Les jeunes  qui avaient organisé les manifestations du 25 janvier 2011, et qui ont ensuite été dans l’opposition anti-Frères, se retrouvent aujourd’hui condamnés à trois ans de prison. D’autres sont en procès.
Donc on voit que l’exclusion politique n’affecte pas seulement les Frères mais d’autres groupes. Tout cela remet en question la capacité de la transition démocratique à se poursuivre.

Manifestations au Caire / Photo AFP
Manifestations au Caire / Photo AFP
Même si certains intellectuels de gauche ont soutenu l’armée après la chute de Morsi l’été dernier d’autres ne sont ni pour les Frères musulmans ni pour l’armée. Une troisième voix s’élèverait-elle dans le pays ?

Il y a une troisième voie qui se manifeste depuis l’été dernier. En Égypte, il y a toute autre voie. Mais le problème, pour l’instant, c’est que dans ce contexte de répression, ses partisans se trouvent rapidement pris entre deux feux : accusés par l’armée d’être des pro-Frères et accusés par les Frères de ne pas être suffisamment du côté de Morsi.

Les deux camps les rejettent et les critiquent. Des gens comme Mohamed el-Baradeï, qui avait pris ses distances dès la mi-août, incarne un peu cette voie. Il y a de jeunes activistes qui avaient créé au mois d’août le front des révolutionnaires ni pro-armée, ni pro-Frères. Et puis, aujourd’hui il y a des intellectuels, qui, au départ avaient pris des positions très très pro-armée au lendemain de la chute de Morsi de manière un peu surprenante, comme l’écrivain Alaa Al Aswany. Mais dans ses déclarations des derniers jours, lui-même, commence à prendre un peu ses distances en disant « vraiment les choses vont trop loin ».

Il y a un espace pour cette troisième voie, mais qui reste pour l’instant virtuel. L’armée va rejeter tous ceux qui ne la soutiennent pas dans le camp des Frères. Or des activistes non Frères, les partisans de la troisième voix, se méfient tout autant des Frères que de l’armée, donc ils ne veulent pas se retrouver dans la rue à manifester avec eux.
L’opposition finalement est tellement divisée que l’on a beaucoup de mal à imaginer qu’elle puisse se réconcilier.

Histoire des Frères musulmans (AFP)