Election en Mauritanie : quel bilan pour le président sortant Mohamed Ould Abdel Aziz ?

La campagne présidentielle s'est achevée ce jeudi 19 juin avec le grand meeting à Nouakchott du président sortant Mohamed Ould Abdel Aziz. Il reste le grand favori des élections du samedi 21 juin. Rien d'étonnant à cela, puisque les ténors de l'opposition boycottent ce scrutin qu'ils qualifient de "mascarade électorale". Seul véritable enjeu de ces élections : le taux de participation.

dans

Un président-candidat omniprésent

Un président-candidat omniprésent

20.06.2014Par Liliane Charrier, avec Claude-Olivier Volluz
Le succès sécuritaire

La Mauritanie a accompli des "pas de géant" dans les domaines de la sécurité et de l'économie, a martelé son président Ould Abdel Aziz tout au long de sa campagne électorale. "Il est vrai qu'il a relevé un véritable défi en maintenant hermétique, depuis le lancement de l'opération Serval, la frontière de plus d'un millier de kilomètres qui sépare la Mauritanie du Mali," confirme Claude-Olivier Volluz, journaliste à Nouakchott. En 2010 et 2011, il n'a pas hésité à lancer des raids "préventifs" contre des bases maliennes d'où Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique) préparait et lançait ses actions en territoire mauritanien jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Ould Abdel Aziz en 2008.

Sept ans plus tard, la Mauritanie, trait d'union entre le Maghreb et l'Afrique subsaharienne, apparaît comme un havre de paix dans la bande sahélo-saharienne, grâce, selon le chef de l'Etat, à "la réorganisation des capacités de l'armée et des forces de sécurité". Président en exercice de l'Union africaine, il reste également très impliqué dans la résolution du conflit au Mali où, le 23 mai 2014, il a réussi à arracher un cessez-le-feu entre la rébellion touareg et l'armée, après une brusque reprise des hostilités à Kidal, dans le nord-est du Mali.
                 

L'économie en croissance

Sur le plan économique, la Mauritanie a enregistré en 2013 un taux de croissance de 6% et le président Aziz se targue en outre d'avoir fait baisser l'inflation, actuellement inférieure à  5%. En 2006, la Mauritanie est entrée dans le club restreint des pays africains producteurs de pétrole, avec l'exploitation du champ offshore de Chinguetti, au large de Nouakchott. "Le bilan économique du président est incontestable, confirme Claude-Olivier Volluz. Il a également fait beaucoup pour le développement des hopitaux et des axes routiers". Et pourtant, environ 46% de la population vit toujours en dessous du seuil de pauvreté.

Manifestation d'opposants à Nouakchott en juin 2012 (@AFP)
Manifestation d'opposants à Nouakchott en juin 2012 (@AFP)
La démocratie : revers de la médaille

"La démocratie, elle, n'avance pas, explique le journaliste. Le président veut donner une image de démocrate, mais il n'arrive pas à trouver un consensus qui réunisse les forces politiques de son pays. L'opposition et le pouvoir ne se parlent plus ; ils s'observent et se dénigrent. Il y a eu une tentative de dialogue pour parvenir à des élections consensuelles, mais aujourd'hui la fracture politique est consommée."

L'opposition se compose d'une constellation d'une dizaine de partis aux objectifs différents. S'ils peinent à s'accorder, ils se sont néanmoins composés une façade unie, regroupés autour du Forum national pour la Démocratie et l'Unité (FNDU), qui mise sur l'abstention et boycotte un scrutin qu'elle juge "sans garantie de transparence". Le FNDU regroupe les dix partis de la Coordination de l'Opposition démocratique (COD), le parti islamiste Tewassoul (16 députés à l'Assemblée nationale), des personnalités indépendantes, des syndicats et des organisations de la société civile. Chacun a son président et certains sont des personnalités charismatiques. Seraient-ils parvenus à trouver un candidat de consensus face à Ould Abdel Aziz s'ils n'avaient pas choisi le boycot ? "La question reste en suspens, répond Claude-Olivier Volluz. Le leader de Tewassoul, la formation islamiste qui monte et qui est la deuxième force politique au Parlement, aurait-il accepté de céder sa place au Rassemblement des forces démocratiques (RFD), présidé par l'opposant historique Ahmed Ould Daddah ? Pas sûr..."


Rassembler

Le grand défi qui attend le président élu sera de faire cohabiter les différentes communautés qui composent son pays : Maures, Négro-mauritaniens, Peuls, Soninkés... Toutes ont des chefs et des objectifs différents. Le dialogue est difficile à établir entre communautés, mais aussi entre elles et le pouvoir. Les manifestations des populations rapatriées du Sénégal, qui avaient fui les émeutes communautaires en 1981 et sont rentrés au pays dans des conditions difficiles, ont été sévèrement réprimées par le pouvoir.


Samedi 21 juin, 1,3 millions d'électeurs disséminés sur un très vaste territoire se rendront dans les quelque 3000 bureaux de vote pas toujours facilement accessibles. Le scrutin sera sécurisé par les forces armées qui, elles, ont voté dès vendredi 20 juin. Il sera surveillé par une délégation de l'Union africaine, une autre de la Ligue arabe et 700 observateurs nationaux. Personne, en revanche, de l'Union européenne, alors que la précédente élection, en 2009, s'était déroulée en présence d'observateurs de l'UE. Seule l'ambassadeur de France en Mauritanie a donné un semblant d'explication à la presse mauritanienne en avançant que cela était dû à "des contraintes de calendriers".



Les autres candidats

Outre l'opposition radicale du Forum national pour la démocratie et l'unité (FNDU), qui boycotte l'élection du 21 juin 2014, quatre candidats de l'opposition "modérée "se présentent contre le président sortant :

- Mint Moulaye Idriss, une femme de 57 ans ;
- Biram Ould Dah Ould Abeid, un militant réputé de la lutte contre l'esclavage qui, bien qu'illégal, reste pratiqué en Mauritanie ;
- Boidiel Ould Houmeid, du parti El-Wiam ;
- Ibrahima Moctar Sarr, de l'Alliance pour la justice et la démocratie/Mouvement pour la rénovation (AJD/MR), réputé pour sa défense de la cause des Noirs de Mauritanie qu'il estime "marginalisés et victimes d'injustice".


La Mauritanie depuis l'indépendance

Ancienne colonie française, la Mauritanie accède à l'indépendance en novembre 1960, avec comme président Moktar Ould Daddah. Celui-ci est renversé en 1978 lors d'un coup d'Etat dirigé par le colonel Moustapha Ould Saleck. En 1984, le colonel Maaouiya Ould Taya renverse le président Mohamed Khouna Ould Haidalla, au pouvoir depuis 1980. Elu à la présidence en 1992, Ould Taya est réélu en 1997 et 2003.
                  
En août 2005, une junte militaire prend le pouvoir après avoir renversé le régime Ould Taya et engage une transition démocratique marquée par une série de scrutins. L'investiture en 2007 de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, premier président démocratiquement élu, consacre le retour au pouvoir des civils. Mais après 15 mois à la tête de l'Etat, ce dernier est renversé en août 2008 par une junte militaire dirigée par Mohamed Ould Abdel Aziz.
                 
En juillet 2009, Ould Abdel Aziz est élu au premier tour du scrutin présidentiel (52,47%). 
Fin 2013, l'Union pour la République (UPR, au pouvoir) a obtenu la majorité absolue des sièges à l'Assemblée nationale, à l'issue de législatives boycottées par 10 des 11 partis de la Coordination de l'opposition démocratique (COD).