Election présidentielle au Niger: le sortant Issoufou (un peu trop) favori

Niger Election Rodier
Malgré quelques retards en début de journée, les élections se déroulent dans le calme
Reportage TV5MONDE de S. Rodier et J. Muntzer

Quinze candidats se disputent, ce dimanche 21 février, les votes de 7,5 millions de Nigériens à l'élection présidentielle. Considéré comme favori, le président sortant Mahamadou Issoufou espère l'emporter au premier tour.

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Un tour ou deux ? C'est presque devenu la question centrale.

Avec une démographie galopante due au plus fort taux de fécondité de la planète et une moyenne d'âge de 15 ans, le Niger fait face à la désertification de ses campagnes et à l'afflux de familles dans les centres urbains.

En 2016, deux millions de personnes auront besoin d’une assistance alimentaire, selon l'ONU.

En outre, le Niger doit mobiliser des ressources pour son armée afin de contenir les attaques de la secte islamiste nigériane de Boko Haram dans le sud-est alors que, dans le nord et l'ouest, il est sous la menace de groupes jihadistes sahélien.

7,5 millions d'électeurs nigériens – pour une population de 17 millions – sont appelés aux urnes ce dimanche 21 février. Ils doivent choisir entre 15 candidats lors du scrutin présidentiel qui sera couplé aux législatives. Un second tour pourrait avoir lieu un mois plus tard, le 20 mars.

Le principal candidat, pourtant, le Président sortant Mahamadou Issoufou, espère bien ne pas en avoir besoin. Son slogan, emprunté à son homologue Alpha Condé qui l'a expérimenté en Guinée : « un coup K.O. ! ». Une ré-élection au premier tour. Réponse de ses adversaires en guise de contre-proposition : « un coup, dehors ! ».


Mahamadou Issoufou, le sortant

Sans être être un vieux dictateur ni même, à l'échelle du continent, l'un de ses patriarches, celui qui se fait appeler « Zaki » (« le lion », en haoussa) est tout de même entré dans la catégorie des dirigeants désormais bien installés. S'il ne brigue aujourd'hui que son deuxième mandat, sa carrière n'est pas celle du débutant.

Mahamadou Issoufou en janvier 2016, en visite à Zinder.<br />
<sub>(photo Présidence de la République Niger)</sub>
Mahamadou Issoufou en janvier 2016, en visite à Zinder.
(photo Présidence de la République Niger)

Elle prend forme dès les années 1970. Mahamadou Issoufou étudie alors en France les mathématiques et les sciences, et se forme à la politique. Ses influences sont, comme souvent pour cette génération, plutôt marxistes. De retour au Niger, il occupe dans les années 1980 diverses fonctions au ministère des Mines tout en poursuivant ses activités militantes. Il fonde avec d'autres le PNDS (Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme), à sa naissance assez radical.


En 1992, il se présente pour la première fois à l'élection présidentielle et obtient près de 15 %. Le vainqueur, Mahamane Ousmane, en fait son Premier ministre. Leur entente ne dure guère. Issoufou démissionne, devient président de l'Assemblée nationale, à nouveau opposant et se représente à chaque scrutin présidentiel. La quatrième fois sera la bonne, en mars 2011, après la destitution par coup d’État militaire de Mamadou Tandja, au pouvoir depuis 1999 et qui entendait modifier la constitution pour y rester.

Son parti, entre temps, s’est beaucoup assagi. Il est membre de l'Internationale socialiste. François Hollande apprécie Issoufou, qui devient au pouvoir l'un des meilleurs alliés de la France dans la région, très impliquée dans la lutte contre l'islamisme, son pays se trouvant sous la double menace des djihadistes sahéliens et ceux de Boko Haram. En janvier 2015, son déplacement en France en solidarité après la tuerie de Charlie-Hebdo a été suivie au Niger par de violentes émeutes au cours desquelles une vingtaine d'églises ont été détruites et une dizaine de personnes tuées.

Loin de ces exactions, l'opposition légale critique les budgets militaires et souligne que le pays n'a pas décollé socialement sous son mandat, restant l’un des plus pauvres de la planète.

« Il a construit à grands frais des routes et des échangeurs, alors que le pays a faim et les hôpitaux sont sans médicaments », s'offusque un proche de Seïni Oumarou, autre favori de la présidentielle. Ses adversaires lui reprochent aussi ses connivences avec les intérêts français, en particulier dans la gestion de l'uranium – ressource majeure du Niger - et rappellent qu'ils fut un collaborateur du groupe français AREVA, principal opérateur dans le pays.

Si la presse est libre, Issoufou gouverne d'une main de fer avec des arrestations fréquentes -souvent brèves- d'opposants et une présence policière forte.

Sa position de président en exercice lui assure un fort avantage en termes de moyens et de logistique, dans un pays où les communications sont difficiles.

Face à lui, quatorze candidats dont trois se détachent.

Seini Oumarou, « Le sage »

Candidat du Mouvement national pour la société de développement (MNSD). Finaliste malheureux au second tour de 2011, Seïni Oumarou, 65 ans, surnommé « le sage », se présente pour la deuxième fois à un scrutin présidentiel. Diplômé en gestion, il se dit l’ « héritier » de Mamadou Tandja. Il s’efforce d’inscrire ses pas dans ceux de son mentor, promettant de poursuivre ses chantiers ruraux: dispensaires, puits, crédits aux femmes...

Seini Oumarou lors de la précédente présidentielle, en 2011.<br />
<sub>(AP Photo/Tagaza Djibo)</sub>
Seini Oumarou lors de la précédente présidentielle, en 2011.
(AP Photo/Tagaza Djibo)

Ancien Premier ministre et président du Parlement, cet homme discret a été détenu en juillet-août 2010 pour détournement présumé de fonds publics dans le cadre de l' « assainissement » voulu par les putschistes.

Issu de l'ethnie djerma, une des plus grandes du pays, M. Oumarou a même failli créer la surprise en 2011. Après son passage au deuxième tour devant les ténors Hama Amadou et Mahamane Ousmane, il n’avait été battu que grâce au ralliement surprise de Hama Amadou, son ami d'enfance, à Issoufou.

Ses critiques parlent toutefois d'un « personnage falot manquant de charisme » et d'un « timide au comportement, parfois agressif ». Lui affirme que « la victoire est proche ».
 

Hama Amadou lors de la présidentielle de 2011.<br />
<sub>(AP Photo/Tagaza Djibo)</sub>
Hama Amadou lors de la présidentielle de 2011.
(AP Photo/Tagaza Djibo)

Hama Hamadou, « Le phénix »

Surnommé « le phénix », Hama Amadou, 66 ans, est habitué à renaître de ses cendres et s'il fait campagne depuis une cellule, il assure vouloir passer de la « prison à la présidence ». L'ancien Premier ministre et ex-président de l'Assemblée nationale est écroué depuis trois mois pour complicité dans un trafic allégué de bébés. Il a été incarcéré dès son retour d'exil en France.

Originaire de Youri, un village peul près de Niamey, il n'est pas à ses premiers déboires judiciaires.

Ex-dauphin du président Mamadou Tandja, il avait été emprisonné en 2008 pendant dix mois pour un présumé détournement de fonds. En juillet et octobre 2009, le régime de Tandja avait lancé deux mandats d'arrêts internationaux contre lui pour des soupçons de blanchiment de capitaux.

Alors que certains lui prédisaient une mort politique certaine, il avait réussi à se rendre encore plus populaire au retour d'un bref exil à l'étranger, après le renversement de Mamadou Tandja en 2010.

En 2012, la justice a prononcé un non lieu en sa faveur dans toutes les affaires antérieures le concernant. Il se présente pour la deuxième fois à la présidentielle et espère cette fois avoir le "plus" qui lui manquait.
 

Mahamane Ousmane en 1995, alors président de la République.<br />
<sub>(AP Photo)</sub>
Mahamane Ousmane en 1995, alors président de la République.
(AP Photo)

Mahamane Ousmane - « l’infatigable »

Vingt ans après avoir été renversé par un putsch, l'ancien président Mahamane Ousmane, 66 ans, espère reconquérir dimanche 21 février son fauteuil. C'est sa quatrième tentative consécutive de revenir au pouvoir.

Ce Haoussa de Zinder (centre-est) a été le premier président démocratiquement élu du Niger en 1993. Son régime a été confronté à la première rébellion touareg au Nord qui avait cessé après des accords de paix en 1995 mais sa présidence fragilisée n'avait pas survécu un an plus tard à un coup d’État. Sous sa présidence, il avait dû composer pour garder le pouvoir avec deux hommes aux dents longues: Mahamadou Issoufou, à l’époque président du Parlement, et Hama Amadou, son Premier Ministre.

Fait surprenant, il se présente cette fois sous la bannière du Mouvement nigérien pour le renouveau démocratique (MNRD), un parti peu connu. A deux mois de la présidentielle, il a perdu contrôle de la Convention démocratique et sociale (CDS) qu'il dirigeait depuis 25 ans, au profit de son vice-président Abdou Labo, également candidat. « Le MNRD est peu connu, moi, je suis encore populaire », assure Mahamane Ousmane.

Ousmane, présenté par les siens comme un « démocrate convaincu », a été le principal allié de Mamadou Tandja avant qu'il ne le lâche quand celui-ci a voulu s'accrocher à son fauteuil après ses deux mandats légaux.

Un quatrième candidat, Amadou Boubacar Cissé, dit "ABC" peut aussi brouiller les cartes.

Les principaux opposants ont signé un accord prévoyant d'appeler à voter pour celui d'entre eux qui sera le mieux placé au premier tour.

Soupçons

Les résultats doivent être proclamés dans les cinq jours suivant le vote mais la crainte de troubles au moment de leur annonce a commencé à gagner les esprits. Dans ce pays où 98 % de la population est musulmane, les chefs religieux, eux, appellent à la paix.

« Tout le monde craint que ça ne débouche sur quelque chose d'éminemment grave », affirme Moussa Tchangari, secrétaire général d'Espace citoyen, figure de la société civile et opposant notoire.

« Au regard du climat politique, il y a de l’appréhension », souligne le Dr Amadou Hassane Boubakar, juriste de l'Association nigérienne des constitutionnalistes.

« Jamais un président nigérien n'a gagné au premier tour lors d'élections démocratiques », analyse-t-il, notant qu « au premier  tour en 2011, les principaux partis d'opposition ont totalisé à eux seuls 57% des votes. Je ne vois pas objectivement comment il (Issoufou) peut gagner au premier tour, même s'il peut augmenter son total de 2011 et aller au-delà de 40% ». 

Des observateurs estiment toutefois possible une victoire du sortant sans second tour, à l'image des pays voisins (Cote d'Ivoire, Guinée, Burkina) et de souligner qu'en « absence de sondages » et avec beaucoup de « primo-votants », il est impossible « d'avoir des certitudes ».