Elections en RDC, entre jeu démocratique, cafouillages techniques et risques de fraudes

La République démocratique du Congo élit son président et ses députés le 28 novembre 2011, des scrutins à risque après des violences pré-électorales dans ce géant d'Afrique centrale encore fragile après deux guerres, et où le sortant Joseph Kabila affronte une opposition divisée.

dans
Des affiches électorales pour les élections présidentielles et législatives, le 7 novembre 2011 à Kinshasa (©AFP)
Des affiches électorales pour les élections présidentielles et législatives, le 7 novembre 2011 à Kinshasa (©AFP)
Les appels à des élections "apaisées" se sont multipliés ces dernières semaines, après des violences entre partisans de l'opposition et de la majorité, et les déclarations controversées de l'opposant Etienne Tshisekedi qui a menacé de "casser" des prisons si des militants arrêtés n'étaient pas libérés.

Un scrutin "à risques"

"Le climat du pays (...) est caractérisé par un regain de peur et d'énervement, d'incertitude sinon de panique", s'est inquiété récemment l'archevêque de Kinshasa, le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya. Pourtant la campagne, qui se termine samedi à minuit, a aussi pris des allures de kermesse vivante et colorée, comme à Kinshasa où les calicots des candidats députés ont envahi les rues dans une joyeuse anarchie, et des caravanes musicales animent régulièrement les quartiers.

La journaliste belge Colette Braeckman, spécialiste de la région, est à Kinshasa depuis une semaine pour couvrir les élections pour Le Soir. Elle tempère la vision du cardinal : "Si les élections en RDC sont toujours "à risques", il y a quand même bien moins de risques qu'en 2006 (la dernière présidentielle, NDLR), où il y avait des armes lourdes au coeur de la ville. Je crains plus des problèmes d'ordre public qu'un affrontement entre des hommes armés."

L'autre inquiétude porte sur l'organisation effective des scrutins à la date prévue. La Commission électorale nationale indépendante (Céni) a cumulé des retards dans l'organisation du processus et commence à peine à déployer les 186.000 urnes et 64 millions de bulletins dans les quelque 64.000 bureaux de vote, tout cela dans un pays grand comme près de quatre fois la France, l'un des plus riches du continent africain en matières premières, mais aux infrastructures délabrées.

"Si nous ne sommes pas prêts, nous allons demander quelques jours (de délai) et organiser les élections le 2 ou le 5 décembre", déclarait à Bruxelles le 14 novembre Jacques Djoli, numéro 2 de la Céni. Un retard qui ne semblerait plus d'actualité d'après les dernières informations de Colette Braeckman : "C'est vrai qu'il y a quelques semaines on voyait mal comment ils allaient pouvoir approvisionner les dizaines de milliers de bureaux de vote ! Mais dans les derniers jours, il y a eu un mouvement de solidarité africaine assez extraordinaire : l'Afrique du Sud, l'Angola, l'Ouganda, le Congo-Brazzaville mais aussi la Chine, tous ont apporté une pierre à l'édifice - pont aérien, hélicoptères..- Je crois que tous ces pays ont voté à leur façon, car un retard représentait trop de risques d'instabilité".

La Une de “Jeune Afrique“, du 13 au 19 novembre
La Une de “Jeune Afrique“, du 13 au 19 novembre
"Kabila peut-il perdre ?"

Onze candidats concourent pour la présidentielle et 18.864 se disputent 500 sièges aux législatives (un record), deux scrutins à un tour auxquels plus de 32 millions d'électeurs sont appelés à voter. Ces élections débutent un cycle (provinciales, sénatoriales, locales) prévu pour s'achever en juin 2013.

Héritier du pouvoir à 30 ans après l'assassinat de son père Laurent-Désiré Kabila en 2001, élu en 2006 en promettant le retour à la paix et la reconstruction d'un pays ruiné par deux guerres (1996-1997, 1998-2003), Joseph Kabila brigue un second mandat et se dit "sûr" de ne pas perdre, après avoir opportunément fait réviser la Constitution en janvier pour faire passer la présidentielle de deux à un tour.

Un tour de passe-passe qui aurait pu lui coûter cher, comme l'explique Colette Braeckman : " Ils ont pensé que cela allait forcément favoriser le candidat sortant. Ils ont joué avec le feu, car si l'opposition s'était unie derrière un candidat, on aurait pu avoir des surprises ! Chacun a malheureusement joué perso, le vote sera donc dispersé." Et si Kabila l'emporte avec un faible score, cela peut sonner comme un désaveu.

Un bilan contrasté

Le chef de l'Etat juge son bilan "positif". La journaliste du Soir nuance : "Son bilan, ce sont des chantiers ! Des routes, des ponts, des infrastructures... C'est bien mais sur le plan social, le niveau de vie de la population ne s'est pas amélioré".

La RDC, pourtant dotée de nombreuses richesses naturelles (minerais, bois, cours d'eau...), a le plus bas indice de développement humain, deux tiers des 67,8 millions d'habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. "Il y a une grande frustration de la population, qui n'a pas vu un réel changement de ses conditions de vie" ajoute Thierry Michel. Le journaliste et réalisateur belge était en RDC en juin dernier pour son dernier documentaire L'affaire Chebeya. "Le climat des affaires n'est pas bon, la corruption est endémique. La RDC est plongée dans une économie parallèle, qui n'est pas celle d'un Etat moderne."

Kabila s'était aussi engagé à ramener la paix. Dans l'est des groupes armés locaux et étrangers demeurent actifs et les civils y sont victimes d'exactions, malgré la présence d'une mission de l'ONU (Monusco) avec 20.000 hommes. Cependant, "les violences meurtrières qui ont caractérisé la décénnie 2000 sont en voie d'apaisement dans les autres provinces" explique l'historien Elikia M'Bokolo dans un entretien à Jeune Afrique :  "Les Congolais en ont assez de la guerre et ont compris que prendre les armes n'était pas la solution pour conquérir ou contester le pouvoir".

Pour Thierry Michel, la critique du pouvoir en place est facile : " Est-ce que demain il existe une alternative ? J'en doute. Il y a une responsabilité conjointe de la communauté internationale et des élites du pays qui ont plongé la Congo dans l'abîme". Elikia M'Bokolo explique qu'il y a un tel secret autour de Kabila "qu'on sait peu de choses sur ses capacités de travail, le temps qu'il passe sur ses dossiers".

Pour Colette Braeckman, le manque de charisme du président s'explique par son origine : " Il vient de l'est du pays, une région où les gens ne sont pas expansifs. Kabila n'est pas un bon tribun, et cela le dessert forcément, surtout quand on pense à la dégaine et la faconde qu'avait Mobutu." Mais pour la journaliste, l'homme a changé et a abordé cette campagne "à l'américaine", emmenant par exemple sa famille lors des conférences de presse.

Etienne Tshisekedi, Léon Kengo et Vital Kamerhe / (©AFP)
Etienne Tshisekedi, Léon Kengo et Vital Kamerhe / (©AFP)
Une opposition divisée

Face à l'énigmatique "raïs" (le chef en swahili, NDLR), l'opposition n'a pas réussi à se mettre en ordre de marche. Le populaire et intransigeant Etienne Tshisekedi, 78 ans, opposant emblématique au maréchal Mobutu, va probablement livrer son dernier combat après avoir boycotté les élections de 2006. Rentré au pays fin 2010 après trois ans d'exil médical, le leader de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) a échoué à rallier derrière lui deux autres principaux candidats de l'opposition : le mobutiste Léon Kengo, 76 ans, président du Sénat, et Vital Kamerhe, 51 ans, ex-président de l'Assemblée nationale, ancien proche du chef d'Etat devenu opposant déclaré en 2010.

Les propositions et programmes des candidats sont aussi peu développés, comme l'explique Colette Braeckman : "On entend l'opposition dire "demain, les écoles et les soins de santé seront gratuits" mais personne ne dit comment cela va pouvoir se faire. Les gens ne sont pas dupes et restent très critiques. Idem sur le thème de la "bonne gouvernance", un slogan flou repris par tous."

"Ces personnalités n'ont aucune chance face à Kabila" tranche Thierry Michel qui élargit le débat :  " Au-delà des hommes, il y a malheureusement en RDC un système global défaillant, pour ne pas dire pourri. L'histoire congolaise - colonisation belge paternaliste, dictature de Mobutu, guerres civiles... - a fait qu'il faudrait aujourd'hui trouver des hommes de grande envergure pour donner un espoir et une direction à un peuple impatient de sortir de ce système. Il faut un Mandela du Congo ! "

Les résultats provisoires de la présidentielle sont attendus le 6 décembre, les définitifs le 20 décembre. Les résultats provisoires des législatives doivent être annoncés le 13 janvier.