Elections législatives en Algérie: les Youtubeurs font leur campagne

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©Récit de Sophie Roussi, Clément Taillefer

Cumulant plusieurs millions de vues sur la plateforme Youtube, DZjoker, Kamel Labiad ou encore Anes Tina participent à leur manière à la campagne pour les législatives. Ils sont les porte-voix des citoyens algériens en colère contre la classe politique. Celle-là même qui les appelle à voter massivement le 4 mai prochain. Entretien avec les journalistes algériens Abdou Semar et Khaled Drareni sur ce phénomène.

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Le gouvernement a usé de tous les moyens pour convaincre l’électorat de se présenter aux urnes mais il n’avait pas anticipé la participation de Youtubeurs.

Officiellement, la campagne pour les législatives algériennes a pris fin dimanche 30 avril 2017. Depuis minuit, chaînes de télévision et radios ont l’obligation de garder le silence sur ce sujet jusqu’à la fermeture du dernier bureau de vote, jeudi 4 mai. Une période pendant laquelle Internet n’est pas soumis à cette même règle de réserve. Alors les Youtubeurs DZjoker, Kamel Labiad et Anes Tina continuent de parler politique.  

Ils ont moins de 30 ans et sont très populaires. Quelques jours avant la fin de la campagne, et depuis, leurs vidéos diffusées sur Youtube font des millions de vues. Mieux que les rassemblements politiques ? 

La vidéo DZjoker est devenue la plus virale avec près de 3 millions de vues. De son vrai nom, Chemseddine Lamrani, 26 ans, ce Youtubeur dépeint la détresse sociale des Algériens, et la défiance populaire envers les politiques. Le titre même de sa vidéo, par jeu de mots, indique qu'il n'ira pas voter.

La parodie publiée par Anes Tina, 27 ans, s’en prend, elle, à la corruption et au clientélisme. 
 


Alors que le gouvernement appelle à une forte mobilisation des électeurs, les Youtubeurs, eux, se positionnent en faveur de l’abstention. Leur niveau d'influence s'évaluera peut-être au taux de participation jeudi 4 mai pour les législatives. 

Les journalistes Abdou Semar (Algérie Focus) et Khaled Drareni, rédacteur en chef d’Echorouk TV reviennent sur ce phénomène en trois questions. 

TV5MONDE : Ces Youtubeurs peuvent-ils avoir une incidence sur l'électorat ?

Abdou Semar : Les Youtubeurs contestent les pratiques politiques dans un esprit du changement. Ce n’est pas le boycott leur but, ils veulent un vrai changement de mentalité au sein de nos élites politiques. Cette élection ne va pas mobiliser dans les grandes villes mais plutôt dans les zones reculées où les gens sont pauvres et sont peu au contact de médias. Pour eux, avoir un député au Parlement, c’est leur seul moyen de traduire leurs préoccupations. Mais cette élection, en elle-même, n’intéressera probablement pas beaucoup de gens. 

Khaled Drareni : Ces vidéos Youtube ont été beaucoup plus regardées que n’importe quel rassemblement électoral. Leur impact est beaucoup plus important que celui d’une radio, d’une télévision ou d’un journal électronique. Cela veut dire que c’est vraiment l’échec, aujourd’hui, des autorités qui voulaient taire les voix discordantes, celles qui appellent au boycott. Les autorités ont été dépassées par ces vidéos qui ont fait un tabac. 

TV5MONDE : Pourquoi ces Youtubeurs ont-ils autant de succès ? 

Abdou Semar : Ils sont beaucoup plus proches des préoccupations des Algériens et ça fait plusieurs années que c'est le cas. Avant l’ouverture de l’audiovisuel algérien aux chaînes privées en 2013/2014, Youtube était la première télévision regardée, indépendante, et qui essayait de contrecarrer la propagande.

Aujourd’hui encore, Youtube est le premier site regardé par les Algériens. C'est devenu, avec Facebook, le premier espace d’expression libre où les idées s’échangent, où les informations que les médias algériens ne peuvent pas traiter circulent. 

DZJoker ou Anes Tina produisent des vidéos dans lesquelles ils tournent en dérision les problèmes politiques en Algérie, critiquent les autorités, et parlent des fléaux comme la corruption, la dictature ou les inégalités. Leurs vidéos font des milliers de vues. Et les gens adhèrent à ce discours parce que c’est un discours qu’on ne voit pas sur les télévisions algériennes. Même les télévisions privées depuis leur lancement, s’alignent sur celles du régime, sur la même doxa idéologique pour des raisons politiques et commerciales. 
 

Leurs vidéos parlent directement aux jeunes, sans langue de bois, sans démagogie, sans populisme.

 Khaled Drareni


Khaled Drareni : Le travail de ces Youtubeurs est très professionnel. Leurs vidéos parlent directement aux jeunes, sans langue de bois, sans démagogie, sans populisme. Ils disent aussi qu’ils ne veulent pas qu’il y ait un nouveau printemps arabe en Algérie et ne veulent pas inciter les jeunes à sortir dans la rue. Ils ne veulent pas aggraver la situation mais l’Algérie, les gouvernants, doivent connaître leurs préoccupations. C’est la raison pour laquelle ces Youtubeurs disent qu'ils n’iront pas voter le 4 mai. Ils font un appel indirect au boycott parce que ce pays n’a rien fait pour eux, que les politiques se souviennent d'eux seulement quand il y a ces élections mais qu'après, il n’y a plus rien du tout. 

Ils sont extrêmement courageux parce que, nous, les journalistes, avons reçu des consignes pour ne pas inviter des boycotteurs, pour ne pas les faire parler ni couvrir leurs événements. 

Le ministère de la Communication a mis en place une charte dans laquelle il est écrit de ne pas recevoir ceux qui appellent au boycott de ces élections.

TV5MONDE : Ces Youtubeurs inquiètent-ils le pouvoir ? 

Abdou Semar : Le régime algérien a tout fait pour étouffer leur voix. Un certain nombre de Youtubeurs ont été convoqués par le justice, harcelés par les services de sécurité. Certains ont fait un peu de prison et ont été libérés. Le régime a misé sur les chaînes privées pour formater les esprits. Récemment, ils ont eu recours au contrôle d’Internet avec des coupures. Ils essaient de contrecarrer les opposants en ayant leurs propres Youtubeurs, leurs propres divisions électroniques. Il y a de nombreuses pages ou comptes Facebook qui essayent de reproduire le discours du régime.  
 

C'est une vraie guerre des réseaux.

 Abdou Semar


Khaled Drareni : Ils inquiètent le pouvoir à partir du moment où un appel au boycott est largement suivi. Les partis politiques qui participent à ce scrutin flirtent avec l’électorat jeune qui représente la majorité écrasante de l’électorat. 
Et là vous avez les Youtubeurs les plus populaires du pays, ceux qui savent parler aux jeunes, qui viennent détruire tout un argumentaire construit depuis des mois et des semaines pour rendre cette élection crédible.