Entretien avec Amani Toumani Touré, président du Mali

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“Tout ce qui se réalisera sur le continent africain dépendra avant tout de nous-même“

Amadou Toumani Touré parlant lors de la cérémonie d’ouverture de la 37e édition du Smithsonian Folklife Festival à Washington en juin 2003.
Amadou Toumani Touré parlant lors de la cérémonie d’ouverture de la 37e édition du Smithsonian Folklife Festival à Washington en juin 2003.
Quel est votre sentiment sur ce 25ème Sommet Afrique-France ?

Les sommets se ressemblent, je vois les mêmes pays mais l'organisation des travaux a changé. Nous avons pris des thèmes du moment comme la place de l'Afrique dans la gouvernance mondiale, la sécurité et les changements climatiques. Ces thèmes ont permis d'avoir une large discussion. Je suis parti avec le sentiment d'avoir appris quelque chose...

Cependant quelque soit la bonne volonté de la France et des autres - nous le savions avant de venir en France- tout ce qui se réalisera sur le continent africain dépendra avant tout de nous-mêmes.

Vous vous êtes distingué récemment en refusant de modifier la Constitution du Mali pour pouvoir briguer un nouveau mandat à la tête du pays, est ce que ça fait partie de ce genre de "bonne gouvernance" dont l'Afrique a besoin ?

Je voudrais être assez modeste, d'autres pays l'ont fait et en outre ce n'est pas moi qui ait décidé de changer la Constitution malienne ; je ne le peux pas. J'ai proposé à une commission qui a travaillé pendant deux ans de voir si on peut corriger les faiblesses de notre Constitution et ce sont les Maliens qui décideront au cours d'un référendum de l'attitude à prendre. Mais je leur donne un conseil : "En ce qui concerne l'article 30 qui fixe la durée des mandats, maintenez-le, ce serait mieux". Mais le dernier mot reviendra au référendum.

Néanmoins votre position est singulière dans le paysage politique africain...

Chaque pays a ses réalités et le Mali ne veut pas se poser en donneur de leçon. Les hommes et la mentalité des pays sont différents, il faut en tenir compte. Moi, ce n'est pas la première fois que ça m'arrive : en 1991, nous sommes arrivés au pouvoir par coup d'État, puis nous sommes partis après une transition de 14 mois. Je suis resté 10 ans à faire de l'humanitaire. J'ai l'habitude de partir et je sais ce qui m'attend.

Depuis quelques années, il y a de l'insécurité dans le nord du Mali et le problème semble difficile à résoudre. Que faudrait-il faire ?

Il n'y a pas d'insécurité dans le nord du Mali : il y a de l'insécurité dans la bande sahelo-saharienne. Le Mali est victime et otage de cette insécurité. La bande sahelo-saharienne, c'est 8 millions de km2, elle commence en Mauritanie et finit au Darfour. Dans cette région difficile à contrôler ont fleuri plusieurs menaces dont celle des salafistes terroristes, des vendeurs de drogues, des passeurs vers l'Europe, des vendeurs d'armes et de munitions, des trafiquants de cigarettes.

Mais la sécurité de cette région n'est pas l'affaire du Mali, aucune de ces menaces n'est née au Mali et aucune n'est destinée au Mali. Raison pour laquelle depuis 2006, nous avons alerté les autres, leur disant : "Faites attention, si nous continuons dans ce déficit de coopération sous-régionale, la situation sera plus difficile à maitriser".

C'est pour cela que nous avons proposé la "conférence sahelo-saharienne sur la paix et le développement ". Moi, je suis sûr que, pour le terrorisme ou les activités illicites, il nous faut l'armée mais la solution est le développement. Il faut proposer une alternative aux populations.

Est-ce qu'avec cette mobilisation, vous avez l'espoir d'enregistrer des progrès ?

Parfaitement, d'abord maintenant on se parle... Toutes ces menaces sont transfrontalières et aucun n'arrive à les maitriser. La dernière réunion que nous avons eue en Algérie nous a permis de dégager une vision commune. Nous sommes tous responsables, nous sommes en train de nous organiser et là sera la solution.

Mais je voudrais répéter que la réponse ne doit pas être le tout-sécuritaire. Il faut certainement la sécurité, des moyens de défense... Mais je suis certain d'une chose : il faut aussi creuser un puits, construire un centre de santé, dégager une piste, donner une chance aux jeunes. Cet ensemble a été compris par nos partenaires et je suis optimiste car la menace n'est pas au-dessus de notre volonté politique si nous acceptons de nous mettre ensemble.

Propos recueillis par Denise Epoté, Jean-Luc Eyguesier et Patrice Acheré
1er juin 2010