Entretien avec Denis Hirson, écrivain et poète

dans

“Je ne crois pas que l'apartheid soit fini“

Denis Hirson, écrivain et poète sud-africain

Denis Hirson - Paris - 3 juin 2010
Denis Hirson - Paris - 3 juin 2010

Vous êtes parti d’Afrique du Sud à l’âge de 22 ans, et vous êtes installé en France depuis 35 ans, pourtant vous avez publié 5 livres sur l’apartheid. Pour quelles raisons ?


Je pense avant tout que les années de jeunesse sont de loin les premières sources d’inspiration pour un écrivain. L’Afrique du Sud m’évoque une enfance pleine d’ombres et de lumières, engendrée par l’apartheid et surtout à cause de l’arrestation de mon père, un universitaire très engagé qui luttait contre le système de ségrégation raciale. Il a été arrêté et emprisonné pendant neuf ans.

Mon quotidien était plutôt satisfaisant, je vivais dans un faubourg confortable de Johannesburg et j’allais dans une école très protégée, l’apartheid nous avait été caché dans les villes blanches.

Pourtant, l’Afrique du Sud était coupée en deux : d’une part les Blancs qui vivaient librement et aisément et d’autre part, des Noirs, ignorés de tous et qui vivaient dans l’asservissement. Lorsque Mandela a été libéré et élu comme président de République, j’ai eu l’impression que le pays tout entier sortait d’un réfrigérateur, comme si l’histoire de l’Afrique du Sud avait été figée pendant des années.

Gardening in the Dark  - Denis Hirson - édition Jacana - 2007
Gardening in the Dark - Denis Hirson - édition Jacana - 2007
Comment avez-vous vécu l’apartheid en tant que Sud-africain vivant à l’étranger ?

Parti d’Afrique du Sud, je n’ai plus voulu trop en savoir. J’ai vécu un an en Angleterre puis je suis parti en France, et pendant tout ce temps, je n’ai jamais pris de position par rapport à ce qui ce passait dans mon pays. Je n’avais pas eu une adolescence libre en Afrique du Sud. J’ai voulu prendre le large et même changer de peau. J’écrivais depuis l’âge de 14 ans, mais c’est à la libération de Mandela que j’ai recommencé à m’intéresser à la littérature sud-africaine.

De nombreux écrivains Sud-africains ont fait de la ségrégation raciale le fond de leur œuvre durant ces années compliquées. La littérature a-t-elle joué un rôle important dans la transformation de l’Afrique du Sud ?

La littérature a peut être changé les choses dans la vie des gens. Lire pouvait permettre de s’évader pour ceux qui savaient lire dans ce pays. On peut penser que quelques éléments de la littérature ont alimenté les protestations à l’intérieur et à l’extérieur du pays, mais je ne pense pas que la littérature ait joué un rôle fondamental dans la transformation politique en Afrique du Sud. Elle a peut être joué un rôle dans le soulèvement de quelques consciences, celles des personnes qui au préalable avaient un esprit ouvert. Je pense que la littérature a seulement permis à ceux qui lisaient de tenir devant les difficultés de cette société.

I Remember King Kong - Denis Hirson - éditions  Jacana Media - parus en  mai 2005)
I Remember King Kong - Denis Hirson - éditions Jacana Media - parus en mai 2005)
Quelles sont les nouvelles orientations de cette littérature depuis la fin de l’apartheid ? Est-elle plus optimiste ?

Au milieu des années 1980, l’écrivain sud-africain Djabulo Ndébélé (ndlr : auteur entre autre de La nouvelle littérature sud-africaine ou la redécouverte de l’ordinaire, paru en 1988) a écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien dans les quartiers noirs. Il décrivait dans le détail, la vie dans ces bidonvilles pauvres sans jamais évoquer la présence de Blancs dans son livre. Je pense qu’il a été pionnier dans ce style de littérature qui consistait à s’inspirer de son univers et de son identité, sans évoquer le rapport blanc/noir. Cette tendance a été suivie par des écrivains aussi bien noirs que blancs qui se libèrent maintenant du sentiment de désespoir qui les animait et qui appauvrissait finalement la littérature.

Quels sont aujourd’hui les sujets de vos poèmes ou de vos romans ?

J’ai un roman en préparation, dont la trame explore le quotidien dans une rue du temps de l’apartheid, avec une particularité toutefois : je me permets de dire ce que l’on n’osait pas évoquer à l’époque. Je n’en dirais pas plus.

Comment avez-vous vécu la fin de l’apartheid ?

Je ne pense pas que l’apartheid soit fini. Ça l’est officiellement. Je me souviens que je débordais d’énergie au moment de la libération de Mandela. Je me suis senti plus Sud-africain que jamais je ne l’avais été.

Denis Hirson - Paris- 3 juin 2010
Denis Hirson - Paris- 3 juin 2010
Comment analysez-vous l’évolution de la société sud-africaine depuis 20 ans ?

Il règne un sentiment permanent d’incertitude. Il reste toujours des inquiétudes. Qu’en-est-il de la réforme agraire par exemple? Il y avait un rêve de liberté. Cette liberté se résume-t-elle à avoir des supermarchés à Soweto ? Je suis en perpétuel questionnement. J’appartiens à une génération qui a vécu l’apartheid et j’ai dans ma tête un espace qui garde encore ce rêve de liberté que je ne retrouve pas encore dans l’Afrique du Sud actuelle.

Comment rêviez-vous la nation arc-en-ciel ?

Je voyais une Afrique du Sud sans barrières, avec des possibilités de relations normales entre Noirs et Blancs.

Seriez-vous prêt à retourner vivre dans votre pays d’origine?

J’y retourne régulièrement certes, mais j’ai choisi de vivre en France, et je vis avec l’Afrique du Sud en moi.

Propos recueillis par Christelle Magnout
3 juin 2010

Pour en savoir plus sur Denis Hirson

White Scars - Denis Hirson - paru en 2006 aux éditions Jacan.

Denis Hirson, né en 1951, a étudié l'anthropologie à Johannesburg et a quitté le pays en 1973. Depuis 1975, il vit en France et y a travaillé comme acteur et professeur d'anglais. Il a traduit en anglais un recueil de Breyten Breytenbach, réalisé une anthologie de nouvelles sud-africaines, The Heinemann book of South African Short Stories, et une anthologie de la poésie sud-africaine, The Lava of this Land, South African Poetry 1960-1996. Son premier roman, mosaïque de souvenirs sud-africains, The House Next Door (La Maison hors les murs), a été publié en 1988 chez Autrement.

Afrique du Sud : 1660-1990

Afrikaners : Les secrets de Vryland, est le premier roman de Cyriaque Griffon, paru aux éditions Michalon - mai 2010


« Les ancêtres des van Heerdeen avaient débarqué au Cap de Bonne-Espérance vers 1660 […] avec leurs fusils, leurs esclaves et leur bible […] pour prendre possession de nouvelles terres ». La Bible et le fusil, c’est avec ces deux « armes » que les conquérants sont partis à l’assaut du vaste territoire d’Afrique australe qui allait devenir l’Afrique du Sud. Les Hollandais calvinistes ont, les premiers, colonisé une partie de cette terre riche en minerais et pierres précieuses, mais en concurrence permanente et violente avec les Anglais. Ce conflit a nourri le fanatisme et le nationalisme des Boers.
Mervin van Heerden est l'un d'eux, un Afrikaner, fils d'une lignée de colons qui naît et grandit au cœur du conservatisme et du racisme... Meurtres et secrets de famille accompagnent son éducation politique et sentimentale. Il décide à l’adolescence de rompre avec son passé, affronte son père et l'apartheid, choisit Mandela, prend le parti de la nation arc-en-ciel.
Le roman de Cyriaque Griffon, retrace l’épopée coloniale des Afrikaners, à travers l’histoire d’une famille de l’État libre d’Orange. Au fil des générations, Les van Heerden perpétuent la volonté de séparation. Séparation entre Anglophones progressistes et néerlandophones traditionalistes, séparation entre Noirs et Blancs. La ferme familiale où se déroule la trame est le théâtre des tensions entre nouvelle et ancienne génération, entre Zoulous et Xhosas, les employés noirs de la famille.
Loin des suspicions et des haines ancestrales, Mervin van Heerden parie sur un avenir plus optimiste. Celui qui se dessine dès la fin des années 1980 et se concrétise avec la libération de Nelson Mandela, puis la fin de l’Apartheid.