Entretien avec Idriss Deby Itno, président du Tchad

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Idriss Deby Itno : “Nous voulons être présents partout et nous allons nous battre pour ça“

Quel est votre sentiment sur ce 25ème Sommet Afrique-France ?

Depuis 20 ans j'ai assisté à tous les sommets France Afrique sauf à un seul. Celui-ci diffère dans le fond comme dans la forme. Le président Sarkozy a invité tous les chefs d'Etats africains, pas seulement les francophones. Il n'y a pas eu de sélection.

Le deuxième aspect est que nous avons parlé franchement sur des questions qui préoccupent l'Afrique et chacun a dit franchement ce qu'il pensait.

Y-a-t-il eu des avancées sur la question de la représentation de l'Afrique au Conseil de Sécurité ?

Tout le monde est d'accord aujourd'hui : on ne peut exclure un continent qui représente un quart ou un tiers de la planète de la prise des grandes décisions. Le Conseil de Sécurité a été formé à une époque où l'Afrique n'était pas indépendante. On parle des grands pays qui avaient gagné la Seconde Guerre mondiale. Personne ne pose la question de la participation des Africains dans le monde libre d'aujourd'hui, des centaines de milliers d'Africains qui ont pris part à cette guerre et qui sont morts. Il faut en tenir compte.

Plus encore, on ne peut pas exclure tout un continent de la gestion des affaires du monde... pas seulement au niveau du Conseil de Sécurité mais on veut être présent au niveau de la Banque Mondiale, du FMI, on veut être présent partout. Et nous allons nous battre pour ça.

Que pensez-vous de la proposition française de créer un statut de membre semi-permanent pour l'Afrique au Conseil de Sécurité ?

C'est une étape, mais nous voulons en venir à un statut de membre de permanent avec droit de veto. Nous ne serons pas satisfait autrement.

Le président soudanais n'a pas pu venir à Nice car il est poursuivi par la CPI. Quelle est votre position par rapport à cette mise en cause alors que votre pays vient de se réconcilier avec le Soudan ?

Le Tchad est membre de l'Union Africaine, celle-ci a pris une position et tout naturellement, le Tchad est obligé d'être en cohérence avec ces engagements. Je n'en dirais pas plus. (Les chefs d'Etats africains réunis lors du dernier sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba ont renouvelé leur demande de différer la procédure engagée contre Omar el-Béchir. Certains Etats n'hésitent pas à l'accueillir sur leur territoire. NDLR)

Vous venez de trouver un accord avec l'ONU pour le retrait, à la fin de l'année, des forces onusiennes basées dans l'est du Tchad. Vivez-vous cela comme un succès ?

Je n'appelle pas ça un succès. L'ONU est d'accord avec le Tchad sur le fait qu'il n'est pas nécessaire de gaspiller autant de ressources pour garder ce dispositif dans la mesure où il n'y a maintenant aucun problème avec le Soudan et que la frontière est sécurisée par des forces mixtes tchado-soudanaises, en plus des dispositifs mis en place par le Tchad.

Néanmoins, le Tchad ne doit pas prendre en charge tout seul le poids des réfugiés et engager des forces importantes pour les sécuriser, avec les déplacés et ceux qui se déplacent trop : les humanitaires. Donc le Tchad est en droit de demander un appui financier à la communauté internationale. Mais le Tchad a des moyens humains pour sécuriser l'est du pays et c'est de la responsabilité d'un Tchad souverain.

Voulez-vous aussi faire évoluer le dispositif militaire français au Tchad ? En avez-vous parlé au Président Sarkozy ?

La présence militaire française est très différente. Le Tchad n'a pas d'accord de défense avec la France, ce sont des accords de coopération. Si demain, le président ou le gouvernement français retire ses troupes du Tchad, le Tchad ne s'y opposerait pas du tout.
En 1976, nous sommes passés d'un accord de défense à des accords de coopération militaire, cela n'a pas empêché que la France soit venue en aide quand cela a été vraiment nécessaire, à la demande du Tchad et de l'Afrique.

Le président Sarkozy a annoncé qu'il allait former 12 000 soldats africains, mais il faut que l'armée française soit quelque part pour réaliser ce projet. En tout cas, au niveau de l'Union Africaine, c'est une question qui n'a jamais été abordée. Nous ne sommes pas unanimes sur ce point.

Propos recueillis par Denise Epoté, Jean-Luc Eyguesier et Patrice Acheré
1er juin 2010