Entretien avec la journaliste Chouchou Namegabe Nabintu

La journaliste congolaise Chouchou Namegabe Nabintu, qui a fondé l'Association des femmes des médias du Sud-Kivu, dénonce les ravages de la guerre et l'incapacité de l'Onu à assurer la sécurité des populations civiles.

dans

« Il faut s'attaquer à la vraie cause, la guerre »

La journaliste Chouchou Namegabe Nabintu
La journaliste Chouchou Namegabe Nabintu
Ban-Kimoon s'est dit « scandalisé » par les nouveaux cas de viols collectifs qui ont été commis durant l'été 2010 au Nord-Kivu. Que pensez-vous de cette réaction du chef de l'ONU ?

C'est un choc aussi pour nous. Nous qui sommes sur le terrain et qui vivons la réalité des femmes. Il faut savoir que les multiples propositions que nous avons avancées pour mettre fin aux agressions sexuelles ne sont jamais suivies, jamais appliquées. En fait, nous sommes surtout indignés de voir qu'ailleurs on dit que nous sommes dans une situation de paix... Si c'était vraiment le cas, il n'y aurait plus de viols.

Quelles sont, selon vous, les solutions à apporter pour en finir avec ces viols massifs ?

Tout le monde veut s'occuper des conséquences des viols. Mais, pour en finir, il faut s'attaquer à la vraie cause, la guerre.
L'ONU a parlé d'environ 200 femmes violées en public dans l'un des villages du Nord-Kivu, fin juillet début août. Mais tout n'a pas été dit.

En fait, il y a eu une attaque des FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda, NDLR]. Ils ont assiégé le village pendant trois jours, ils ont pillé et violé les femmes devant tout le monde pendant trois jours. Et tout ça s'est passé à quelques kilomètres seulement d'un camps de la Monuc [Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo, NDLR].

Il faut donc s'attaquer à l'insécurité et ramener la paix dans la région, dans les villages. Des opérations militaires ont déjà été menées contre les FDLR mais cela n'a jamais rien donné. La situation s'est même aggravée car, en général après les attaques, les FDLR reviennent dans les villages et se vengent sur la population locale et plus encore sur les femmes.

L'armée congolaise n'est-elle pas aussi défaillante ?

Notre armée est un mélange de tout, d'ex-rebelles, de civils... En effet, elle n'est pas capable de sécuriser les populations. Pourtant, il faudra bien qu'elle le fasse.Les forces de la Monuc ne resteront pas indéfiniment sur le territoire congolais. Il faudrait donc des mesures d'accompagnement et de formation. On pourrait aussi imaginer une police féminine qui serait envoyée dans les zones rurales reculées, où ni l'armée ni la Monuc ne sont présentes, pour mener des actions de prévention.

Ne faut-il pas trouver une solution politique en passant par la négociation ?

Si. Nous avons demandé à ce que les FDLR se retirent d'une manière pacifique de la RDC. Nous voulions que la communauté internationale fasse pression sur les pays voisins pour qu'ils se mettent autour de la table et ouvrent le dialogue. Il faut que les FDLR rentrent chez eux [au Rwanda, NDLR] pour que les guerres à répétition que nous subissons en RDC s'arrêtent. Leur présence est toujours utilisée comme prétexte pour relancer le conflit armé.

Mais la situation est complexe. Le problème de fond, c'est l'exploitation illégale des minerais. Quand ils ont attaqué cet été ce fameux village, les FDLR se sont retirées après avoir pris plein de minerais. Si ils violent, c'est pour anéantir une population et accéder plus facilement aux ressources minières très riches dans la région.

Le viol est utilisé comme arme de guerre...

Il ne s'agit pas de soldats qui assouvissent leur pulsion sexuelle. C'est autre chose qui se passe. C'est une stratégie militaire pour contrôler la région. Après le viol, ils font des choses atroces. Ils coulent du plastique sur les vagins, ils y introduisent des objets, ils tirent dans les vagins, ils brûlent... Ce sont des histoires inimaginables. Et comme nous sommes dans une culture de l'impunité, les civils copient les hommes armés et se mettent eux aussi à violer. Le corps des femme est devenu un instrument de jeu.

Association des Femmes des Médias du Sud Kivu

L'association regroupe une trentaine de femmes journalistes du Sud Kivu produisant des émissions radio privilégiant les reportages sur la situation des femmes.

Richesses minières et désastre humanitaire au Kivu

Cliquer pour agrandir l'image
Carte du Monde Diplomatique reproduite avec l'aimable accord de l'auteur Philippe Rekacewicz.
Carte du Monde Diplomatique reproduite avec l'aimable accord de l'auteur Philippe Rekacewicz.

Dates clé

1994 : Exode de Hutu
A la tête des rebelles de l'Armée patriotique rwandaise APR, Paul Kagamé met fin au génocide des Tutsi. Exode de 1,2 million de Hutus vers le Zaïre, future RDC.

1996-1997 : Première guerre du Congo
L'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo est créée pour chasser le maréchal Mobutu du pouvoir à Kinshasa. Elle obtient le soutien des chefs d'État de la région des Grands Lacs, en particulier de Paul Kagamé président du Rwanda, et de Yoweri Museveni de l'Ouganda qui envoient des soldats.

Mai 1997 : Chute de Mobutu
Chute du régime du président Mobutu. Laurent Désiré Kabila prend le pouvoir.

1998 - 2002 : Deuxième guerre du Congo
Elle implique neuf pays africains et une trentaine de groupes armés. Elle engendre des massacres et des viols en masse et entraîne la mort de 4 à 4,5 millions de personnes.

16 janvier 2001 : Assassinat de Laurent-Désiré Kabila.
Son fils jospeh lui succède.

2002-2003 : accords de paix
Un gouvernement provisoire est mis en place.

Qui sont les FDLR ?

Les Forces démocratique de libération du Rwanda constituent un groupe armé hutu installé dans l'est de la RDC, issu du génocide rwandais.

Elles rassemblent des éléments de l’ancienne Armée de libération du Rwanda, des hommes des Forces armées rwandaises (FAR), dont beaucoup sont d'ex-génocidaires, et des miliciens Interahamwe. En 2007, leur chef Ignace Murwanashyaka a été arrêté en Allemagne où il s'était réfugié.

LES FDLR sont inscrits sur la liste officielle des organisation terroristes des Etats-Unis.