Entretien avec Liesl Louw-Vaudran, journaliste sud-africaine

dans

“Zuma est un populiste qui aime faire plaisir à tout le monde“

Liesl Louw-Vaudran est rédactrice en chef adjointe à l'Institut d'Etudes sur la sécurité à Pretoria, qui travaille sur la question de la sécurité en Afrique sub-saharienne.



Avec Jacob Zuma à la tête du pays, certains craignent une dérive autoritaire voire une dictature. Qu'en pensez vous ?


Tant que l'Afrique du Sud a une justice libre, une presse libre et indépendante et une société civile très active - ce qui est le cas aujourd'hui - c'est difficile d'envisager une dictature ou même une dérive dictatoriale dans le court terme. Zuma est un populiste qui aime faire plaisir à tout le monde. La question est donc de bien regarder son entourage: Qui a le plus d'influence sur lui ? Les vétérans de la lutte contre l'apartheid telle Winnie Mandela et ses supporteurs ? Les syndicats ? Ou l'élite noire qui a profité des contrats BEE (Black Economic Empowerment) post-apartheid comme le riche homme d'affaire Tokyo Sexwale?

Jacob Zuma fête la victoire de l'ANC aux élections, le 23 avril 2009 à Johannesburg - Photo AFP
Jacob Zuma fête la victoire de l'ANC aux élections, le 23 avril 2009 à Johannesburg - Photo AFP
Plus de 43% des Sud-Africains vivent sous le seuil de pauvreté et le chômage frôle les 40%. Lutter contre les inégalités et la pauvreté est-il un chantier majeur du gouvernement ?

La réponse est liée a la question précédente : si Zuma prend au sérieux les exigences des syndicats et des travailleurs, il prendra certainement des mesures pour réduire la pauvreté (améliorer le système publique de santé, l'éducation, les transports, etc). Mais ce qui est inquiétant, c'est son côté très imprévisible. Revenons par exemple sur une anecdote à la veille du dernier scrutin présidentiel : il sort d'une réunion avec les chauffeurs de taxi qui sont opposés à la mise en place d'un nouveau réseau de bus à Johannesburg, et il annonce que le projet de bus est suspendu. Quelle bêtise ! Alors que les millions de rands sont déjà dépensés pour ce réseau, que ce réseau est nécessaire, surtout aux travailleurs, et que Johannesburg est en chantier depuis des mois pour le construire !

On se demande donc qui aura la faveur de Zuma et est-ce qu'il aura le courage de prendre des décisions impopulaires mais qui seront bénéfiques à long terme ?


Y a -t-il d'autres chantiers et lesquels ? La lutte contre le Sida par exemple ?

Bien sûr qu'il existe d'autres dossiers extrêmement importants comme la criminalité et la lutte contre le Sida. La politique d'immigration et la xénophobie sont aussi des questions sensibles.

Jacob Zuma au Forum économique de Davos en 2010 - Wikicommons
Jacob Zuma au Forum économique de Davos en 2010 - Wikicommons
Plus de 800 000 Blancs - sur 4,5 millions - auraient quitté le pays depuis 1994. La minorité blanche est-elle inquiète pour son avenir et a-t-elle des raisons de l'être ?

C'est vrai qu'il semble y avoir une nouvelle vague de départ des Blancs, surtout les jeunes familles. Ceci est principalement lié aux inquiétudes des parents par rapport à la criminalité - on vit à Johannesburg derrière de hauts murs, ma fille ne peut pas aller dans la rue faire du vélo ou jouer dans un parc public - et à la dégradation du système d'éducation. Zuma est devenu, pour les Blancs, un facteur d'inquiétude suplémentaire à cause de son coté imprévisible.


15 ans après la fin de l'apartheid, la ségrégation raciale existe-t-elle toujours en Afrique du Sud ?

Bien sûr, dans les villes comme Pretoria et des villages dans des zones rurales, le racisme existe. Mais, vu notre passé, c'est quand même frappant que le nombre d'actes de racisme soit si faible. Il n'y pratiquement pas de violence venant de l'extrême droite raciste - elles est très marginale - et dans les écoles, universités et autres lieux publics, l'intégration se fait sans trop de difficultés. Cela dit, c'est toujours très très rare de voir des mariages mixtes...


Propos recueillis par Laure Constantinesco

Avril 2009