Entretien avec Marc Bressant, écrivain et diplomate français

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« Il a fallu attendre au moins un an après les attentats de 1954, pour comprendre que tout le pays ou presque se soulevait »

Entretien avec Marc Bressant, écrivain et diplomate français


Vous avez sorti au mois d’août dernier La Citerne, un roman qui parle des deux dernières années (1960 – 1962) de la guerre d’Algérie. Pourquoi ce besoin de réveiller le passé ?

Je pense que lorsqu’on a vécu des choses fortes, on ressent toujours le besoin de les raconter. J’ai donc voulu les consigner dans un document qui tienne la route.

Pourquoi avoir attendu plus de quarante ans pour en parler ? Les circonstances s’y prêtent plus aujourd’hui ?

J’ai effectivement attendu des décennies après la fin de la guerre pour en parler. Peut-être parce que j’étais occupé par d’autres sujets pendant toutes ces années, sans doute aussi parce que je ne voulais pas ouvrir un épisode douloureux de ma vie. Une période tâchée de sang, de vacarme et de carnages avec les conséquences que tout le monde sait.

Je dirais par ailleurs que ma tête et mon cœur sont aujourd’hui prêts à faire un retour en arrière, même si ce livre est à moitié autobiographique. J’ai écrit un certain nombre de livres sur des sujets divers sans jamais sentir le besoin d’évoquer cette époque. Peut-être fallait-il que je devienne un peu plus « grand » pour accepter de me regarder en face. Peut-être aussi que le devoir de mémoire apparaît au fur et à mesure que le temps passe et que disparaissent les personnes qui ont vécu cette guerre de près.

Votre livre retrace le quotidien d’un jeune appelé en Algérie de 1960 à 1962. Vous l’avez vous-même été à cette période. Avez-vous si mal vécu cette expérience que votre héros dans la Citerne ?

J’ai vécu l’horreur. Elle était partout présente dans ce pays magnifique. Je ne voulais pas décrire l’horreur brute, parce que l’horreur brute se détruit elle-même. Je voulais seulement que cette cruauté apparaisse plus grande à travers des jeunes personnages qui évoluent dans un mélange de rires et de larmes. C’est le ton que j’ai voulu donné à ce livre de bout en bout.

Racontez-nous votre propre expérience de jeune appelé en Algérie pendant deux ans.

J’avais juste 20 ans à l’époque et j’étais comme de millions de jeunes gens mobilisés pour la même cause entre 1955 et 1962. C’est à la fin de mes années d’université que je suis parti effectuer mon service militaire. Ce service militaire était une ardente obligation en France depuis la Révolution. Comme beaucoup d’autres, je me suis retrouvé parachuté en Algérie, un pays dont je ne savais rien et dont je ne connaissais pas l’histoire, si ce n’est que ce vaste territoire faisait partie de la France depuis aussi longtemps que la Savoie, par exemple. C’est ce qui nous avait été enseigné.

J’ai découvert sur place un pays où coexistaient deux peuples. L’un était supérieur et avait l’essentiel des droits tandis que l’autre était opprimé depuis 130 ans. Je découvrais la lutte
des classes.

Comme moi, beaucoup de jeunes gens étaient projetés dans la montagne pour y faire régner l’ordre. Je me suis ainsi retrouvé à 21 ans avec un képi bleu, un gallon, et accompagné de 30 Harkis qui ne savaient pas non plus ce qu’ils faisaient à cet endroit.

En débarquant, je croyais pouvoir vivre une aventure, mais très vite je me suis senti des accointances avec les gens du camp d’en face, dont certains étaient comme nous, des salopards et des tueurs sans état d’âme.

Revenons aux événements du 1er novembre 1954. Resituez-nous le contexte historique dans lequel interviennent ces émeutes ?

Ces attentats aussi bien en Algérie qu’en France ont eu un retentissement modeste. Nous sortions de la guerre d’Indochine, la Tunisie et le Maroc vivaient aussi un tournant important de leur histoire. La presse algérienne de l’époque n’en a pas fait une affaire immense. Il a fallu attendre au moins un an pour comprendre que tout le pays ou presque se soulevait.

J’étais très jeune à l’époque et je n’avais pas forcément une conscience politique claire. Mais il ne me semble pas qu’on ait accordé une importance particulière à ce drame qui allait entraîner les deux pays dans une épopée violente et sanglante.

Quelle place occupe cette guerre dans l’histoire de France, plus de quarante ans après ?

Il y a eu beaucoup de livres écrits et de films réalisés sur la guerre d’Algérie, mais je pense qu’on n’a pas réussi à exorciser cette page tragique de notre histoire. Tant qu’on ne videra pas cet abcès, nous irons mal. La guerre d’Algérie est encore très présente dans les mémoires.

Que peut-on faire pour guérir ces blessures ?

Il faut tout simplement raconter les choses comme elles se sont passées, aussi bien du côté algérien que du côté français.

Propos recueillis par Christelle Magnout
2 novembre 2009


Marc Bressant - La Citerne
Parus aux Éditions de Fallois - 2009

Les livres de Marc Bressant

1990 : Mémoires d'un vieux parapluie - Éditions de Fallois - Paris

1994 : L'Anniversaire - Éditions de Fallois - (Prix Jean Giono)

1995 : Un siècle sans histoire - Éditions de Fallois

2004 : La cinquième porte - Éditions de Fallois

2004 : Robinet de la Serve : l'énergumène créole (publié sous son vrai nom de Patrick Imhaus) - Éditions Michel de Maule - Paris

2008 : La dernière Conférence - Éditions de Fallois, Grand Prix du Roman de l'Académie française

2009 : La Citerne - Éditions de Fallois