Afrique

France - Rwanda : “échapper à l'histoire“

Paul Kagamé rencontre la diaspora rwandaise près de Paris  le 11 septembre 2011 (AFP)
Paul Kagamé rencontre la diaspora rwandaise près de Paris le 11 septembre 2011 (AFP)

Voulue selon ses termes pour « échapper à l’histoire » et « avancer », la première visite officielle en France de Paul Kagamé n’efface pas les lourds contentieux qui séparent les deux pays.

Boudée par le ministre des Affaires étrangères, le Président du Sénat et une partie de la classe politique française, elle intervient alors que le pouvoir de Kigali se trouve en difficulté croissante à l’intérieur comme à l’extérieur.

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« Un pas dans la normalisation ». Si le sujet ne recelait pas en arrière-plan tant de drames sanglants, la formule de la ministre rwandaise des affaires étrangères pour qualifier la visite en France de son Président pourrait prêter à sourire tant cette visite sort de la banalité diplomatique.
 
Dernier épisode en forme de camouflet : le refus du président du Sénat français Gérard Larcher, d’y recevoir l’invité. Explication : « le président [Larcher] est en pleine campagne, il n'en a vraiment pas le temps ». On ne savait pas les élections sénatoriales si accaparantes, Paul Kagamé étant tout de même chef en exercice d’un État peu anodin. Un peu plus bas dans l’échelle de la République mais plus haut dans l’exécutif, le ministre français des Affaires étrangères, lui, n’est pas en campagne. Il est parti participer à un Forum des îles du Pacifique. Il était difficile de mettre plus de distance avec un homme dont il avait annoncé auparavant qu’il n’avait pas l’intention de lui serrer la main.
 
Les relations entre Paris et Kigali ont paradoxalement été naguère meilleures. Dans les années qui suivent le génocide et la prise du pouvoir par le Front patriotique rwandais, elles demeurent, en dépit des ressentiments et de lourds non-dits, marquées par un certain pragmatisme diplomatique. Le président Kagamé participe en février 2003 au 22ème Sommet diplomatique France-Afrique.
 
Le ton change radicalement à partir de 2005 avec l’ouverture en France d’enquêtes judiciaires visant à identifier les responsables de l’attentat du 6 avril 1994 qui, en abattant son avion, a causé la mort du Président Habyarimana et enclenché le génocide.

UNE FRANCE GÉNOCIDAIRE
 
Le 17 novembre 2006, le juge français Jean-Louis Bruguière recommande des poursuites contre Kagamé devant le tribunal pénal international pour le Rwanda au motif de sa « participation présumée » à cet attentat. Cinq jours plus tard, il signe neuf mandats d’arrêts contre des proches du Président rwandais.

Manifestation à Kigali en novembre 2006 (AFP)
Manifestation à Kigali en novembre 2006 (AFP)
Celui-ci réplique aussitôt par la rupture des relations diplomatiques avec Paris et, dans la foulée, par la création d’une commission d’enquête rwandaise chargée, selon son intitulé explicite, « de rassembler les preuves montrant l’implication de l’État français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994 ».
 
Rendues publiques en août 2008, les conclusions de cette commission dite « Mucyo » (du nom de son président) sont d’une extrême virulence contre la France, accusée d’avoir directement participé à la planification et à l’exécution du génocide. « La persistance, la détermination, le caractère massif du soutien français à la politique rwandaise des massacres (...) montrent la complicité des responsables politiques et militaires français dans la préparation et l'exécution du génocide des Tutsis de 1994 » précise alors un communiqué du gouvernement rwandais. Les militaires français de l’Opération Turquoise envoyés, théoriquement, pour sauver les populations menacées auraient, selon la commission, pris part aux massacres des Tutsis et commis de nombreux viols sur les rescapées. Sont explicitement mis en cause vingt hauts militaires et, au plan politique, treize personnalités parmi lesquelles François Mitterrand, Edouard Balladur, Alain Juppé, Hubert Védrine, François Léotard ou Dominique de Villepin.
 
Assez curieusement, cette imputation officielle de génocide à la France et à ses dirigeants, en dépit du caractère monstrueux des faits allégué, ne provoque à Paris nul scandale. La presse hexagonale s’en fait l’écho sans émoi ni critique particulière, une partie d’entre elle la traitant même comme un fait allant de soi ou confirmant une rumeur banale.
 
Plus étrangement encore, le pouvoir politique ne cille pas d'avantage. Alors ministre des Affaires étrangères et ami de Kagamé, Bernard Kouchner penche lui-même pour la culpabilité française et milite en faveur d’un réchauffement avec Kigali auquel souscrit Nicolas Sarkozy, trouvant là l’occasion de se démarquer des politiques africaines de ces prédécesseurs tout en renouant des relations utiles avec ce « gagnant » régional.

Kigali, février 2010 (AFP)
Kigali, février 2010 (AFP)
Ce réchauffement se concrétisera un an plus tard, après la levée opportune du contrôle judiciaire de Rose Kabuyé, une proche de Kagamé inculpée dans l’enquête française sur l’attentat contre Habyarimana.  En novembre 2009, les deux pays rétablissent leurs relations diplomatiques sans que le rapport Mucyo ne soit reconsidéré. En février, Nicolas Sarkozy se rend à Kigali. Il ne s’y excuse pas mais reconnaît en revanche « de graves erreurs d’appréciation » et « une forme d’aveuglement » de la France lors du génocide.

REVERS
 
Ce demi-succès de Kagamé se trouve pourtant fortement atténué dans les mois suivants par différents événements et évolutions.
 
En août 2010, l’élection présidentielle rwandaise se déroule dans un climat très tendu. Deux candidats en ont été écartés ; un journaliste et un opposant sont tués, de nombreux médias interdits. Des organisations internationales jusqu’alors peu regardantes vis-à-vis de Kigali s’émeuvent. Parmi d’autres Human Rights Watch dénonce « une tendance inquiétante à l'intimidation, aux persécutions et à d'autres abus », « une répression accrue à l'encontre de l'opposition ». Le Président sortant emporte le scrutin avec près de 95 % des voix mais son image est atteinte, en particulier dans le monde anglo-saxon qui lui est cher. Les États-Unis eux-mêmes prennent leurs distances.

Réfugiés hutus en RDC en 1996 (AFP)
Réfugiés hutus en RDC en 1996 (AFP)
Mais l’histoire aussi rattrape le camp de Paul Kagamé. En octobre 2010 parait un rapport très détaillé des Nations Unies mettant gravement en lumière les crimes des forces rwandaises commis en République démocratique du Congo contre les réfugiés hutus et les populations locales de 1993 à 2003. Les auteurs de l’enquête de 562 pages estiment que les massacres, s’ils venaient à être prouvés, «pourraient être qualifiées de génocide». Accusation et surtout terminologie d’autant plus graves que ce qualificatif reste jusqu’à présent fermement réservé au massacre des Tutsis de 1994 et son invocation exclusive l’une des sources de légitimité de l’actuel pouvoir rwandais.
 
Dans un registre plus léger mais tout de même embarrassant, le remaniement ministériel français de février 2011 est marqué par le retour du « génocidaire » Alain Juppé à la tête d’une diplomatie implicitement moins admiratrice du maître de Kigali - sa nomination, « du point de vue des Rwandais, n’était pas une bonne nouvelle », déplore l’ambassadeur de France à Kigali nommé sous Bernard Kouchner (Jeune Afrique du 4 septembre 2011). Outre leur refus mutuel de se serrer la main, la réapparition du dirigeant gaulliste au Quai d’Orsay éloigne le scénario du pardon ou de la repentance espérée par certains et conforte ceux qui (militaires notamment) entendent défendre un jugement plus positif sur l’action de la France dans les mois tragiques de son intervention. Les anciens de l’opération Turquoise sont parmi les plus vifs opposants à la venue de l’ancien chef des FPR et ceux qui ont le moins supporté les accusations du rapport Mucyo, qui reste la vérité officielle de l’État rwandais.
 
A travers enquêtes et publications, parallèlement, des voix se font plus ouvertement entendre qui – sans remettre en cause la réalité du génocide des Tutsis - imputent à Paul Kagamé et au FPR un rôle majeur dans son déclenchement voulu, dans cette hypothèse, pour accélérer leur accession au pouvoir. Peu audible en France où elle est vite assimilée au négationnisme et à l’infamie, cette thèse – qui rejoint pour partie les conclusions du juge Bruguière - est celle qui prévaut en Espagne où quarante militaires rwandais sont inculpés de génocide (neuf ressortissants espagnols témoins des massacres opérés par les FPR figuraient parmi les victimes) et le Premier ministre Zapatero a récemment refusé de rencontrer Paul Kagamé.
 
L’homme fort de Kigali l’est donc, depuis quelques temps, sans doute un peu moins et les indéniables succès économiques de son pays masquent de plus en plus mal une certaine déréliction diplomatique. Son élan un peu forcé vers la France – désireuse, elle, de reprendre pied dans la région des grands lacs – survient alors que ses soutiens traditionnels anglo-saxons commencent à se détourner d’un régime peut-être moins bien né qu’on ne l’a cru, au présent troublant et à l’avenir désormais inquiétant.
 
Dans son premier discours prononcé à Paris, Paul Kagamé a défendu notamment la nécessité « d’échapper à l’histoire ». Ce ne sera pas le plus facile.

                  Pascal Priestley

Je ne comprends pas de quoi vous parlez ...

12.09.2011d'après AFP
A Paris, le 12 septembre (AFP)
A Paris, le 12 septembre (AFP)
Deux organisations non gouvernementales ont interpellé lundi le président rwandais Paul Kagame sur la situation des droits de l'Homme au Rwanda, au deuxième jour d'une visite symbolique et controversée à Paris, dominée par un déjeuner avec son homologue français Nicolas Sarkozy.

"Il n'y a que Human Rights Watch qui ne voit jamais de progrès au Rwanda" et "nous allons continuer à faire de notre mieux pour notre peuple", a lancé le président rwandais au cours d'une conférence à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

Pendant une séance de questions-réponses, un représentant de l'ONG HRW avait demandé à Paul Kagame ce qu'il comptait faire en matière de droits de l'Homme, citant la détention d'opposants politiques à son régime. Un membre de Reporters sans frontières (RSF) a enchaîné en évoquant la fermeture temporaire de journaux et des journalistes tués ou devant fuir le pays.

"Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler", a répondu le président Kagame, en déniant à ces organisations le droit de s'ériger en professeurs des droits de l'Homme dans son pays.
Au cours des dernières années, les organisations de défense des droits de l'Homme ont à plusieurs reprises critiqué l'évolution du régime rwandais vers l'autocratie.

"Au Rwanda, la situation des droits de l'Homme demeure extrêmement préoccupante et les violations ont culminé lors de la dernière campagne électorale", avait ainsi souligné vendredi la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH).

Des experts ont par ailleurs noté que les Etats-Unis, préoccupés par le même sujet, avaient pris leurs distances avec Kigali sous le deuxième mandat présidentiel de Paul Kagame.

La venue en France de Paul Kagame se heurte toutefois à des remous au sein de la classe politique - le chef de la diplomatie française Alain Juppé a opportunément choisi un déplacement en Asie pour ne pas rencontrer le président rwandais - et chez les militaires français, toujours accusés par Kigali d'être impliqués dans des massacres de Tutsi il y a 17 ans. Le président du Sénat, Gérard Larcher, deuxième personnage de l'Etat, a aussi refusé de le recevoir.

L'ex-ministre de la Défense Hervé Morin a regretté lundi que Paul Kagame n'ai pas fait sa "part du chemin" vers la réconciliation. "Recevoir M. Kagame n'était pas nécessaire", a-t-il dit à l'AFP.

Les familles des membres français de l'équipage de l'avion de l'ex-président rwandais hutu Juvénal Habyarimana, tués avec lui dans un attentat en avril 1994, ressentent "un certain sentiment de malaise au regard de cette visite officielle", selon l'Association française des victimes du terrorisme (AFVT).

Le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière avait lancé en 2006 neuf mandats d'arrêt contre de hauts responsables rwandais, proches du président Paul Kagame, pour leur participation présumée à l'attentat d'avril 1994 contre l'avion d'Habyarimana, ce qui avait entrainé une rupture diplomatique entre Paris et Kigali.