Afrique

Franck Chiche : “Le message de mon film, c'est que la guerre est un immense gâchis“

Entretien avec le réalisateur du film graphique et de la bande dessinée animée Je vous ai compris.

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Pourquoi avoir choisi le sujet de la guerre d'Algérie ? 

D'abord parce que, ma famille étant originaire de Tunisie, je me suis toujours intéressé à la problématique des populations issues de l'immigration d'Afrique du Nord en France. Dans un sens, nous avons reproduit le même schéma qu'à l'époque de la colonisation : on peut dire que les habitants de certaines cités sensibles vivent dans des communautés parallèles, comme vivaient les habitants algériens des cent bidonvilles autour d'Alger en 1961.

Ensuite, j'ai choisi dans la guerre d'Algérie l'épisode du putsch des généraux pour deux raisons : mes personnages avaient déjà choisi leur camp et étaient toujours dans l'action.

Que voulez-vous démontrer avec ce film ? 

Je voulais montrer la souffrance, la douleur quel que soit le camp où l'on se trouve. Je voulais aussi montrer le cheminement de gens biens qui vont finalement commettre des actes condamnables : poser une bombe, quel que soit la justesse de la cause, c'est mal. 

Je ne prends parti pour aucun d'entre eux, je ne mets aucun personnage en avant par rapport à un autre. Pour Malika, les salauds sont les Français, et pour Thomas, ce sont les Arabes. Pour l'un comme pour l'autre, je ne nuance pas leur sentiment, je ne l'analyse pas, je le donne à voir simplement.

Je ne prétends pas avoir une thèse sur la guerre d'Algérie, mais s'il y a un message à retenir de mon film, c'est que la guerre est un immense gâchis pour tous, même si l'histoire retient des vainqueurs et des vaincus. 

Je vous ai compris est une œuvre bimédia - film et e-BD : l’avez-vous imaginé ainsi dès le début ? 

Non, même si je suis fan de bande dessinée et de cinéma depuis toujours, tout comme mon producteur ! 

A quelques semaines de la fin de la post-production, je me suis rendu compte qu'il y avait la possibilité de faire plus qu'un film et de raconter l'histoire différemment. Par exemple, grâce aux cartouches présentes dans la BD, les personnages ont des monologues intérieurs, ce qui ajoute un niveau de narration par rapport au film.

Par ailleurs, comme nous ne voulions pas faire une leçon d'histoire dans le film, nous avons pu dans l'e-BD ajouter des annexes historiques, sur l'OAS, le FLN, les accords d'Evian...

C'est un film d'animation. Pourquoi ce parti pris ? 

A cause du budget ! Au départ, le film devait se tourner à Alger en décors naturels. Mais après les repérages, nous avons réalisé que ce serait bien trop cher de reconstituer l'Alger d'hier - et de gommer les détails "modernes" à la post-production. Aujourd'hui, la signalétique des rues a changé, il y a des paraboles sur les toits, bref, la ville a 50 ans de plus ! 

Faire un film d'animation semblait donc être la solution. Cela nous donnait encore plus de liberté de mise en scène et nous évitait une mauvaise reconstitution qui aurait été peu crédible.

Quelle technique avez-vous employé pour avoir ce rendu particulier, très graphique et inédit ?

Au départ nous voulions travailler en "motion capture". Mais au bout de quelques mois de développement, on s'est rendu compte que c'était hors budget de plusieurs millions d'euros. Je me suis alors interéssé à la rotoscopie, une technique d'animation a priori moins onéreuse. Mais là encore, c'était trop cher pour nous.

Du coup, on s'est demandé si il était possible de créer une rotoscopie à l'envers, c'est-à-dire dessiner non pas après avoir filmé mais avant ? C'est la technique que nous avons mis au point, qui est donc une première sur un long-métrage. 

Concrètement, nous avons tourné sur fond vert et appliqué sur les comédiens - costumes, cheveux, visages - et les éléments de décors une peinture spéciale, à la façon d'un dessinateur de BD. J'ai également dirigé les comédiens pour qu'ils décomposent leur jeu, comme des personnages de BD. 

Après nos 4 semaines de tournage, nous avons eu 3 mois de montage. La post-production - création des décors, traitement des personnages et compositing - a pris 8 mois. C'est plus long qu'un téléfilm classique mais plus court qu'un film d'animation.

Est-ce que cette technique a apporté quelque chose de plus au film ? 

Au final, ce n'est que du positif ! Cela a permis au film de ne pas passer inaperçu et d'intéresser peut-être plus facilement un public jeune qui peut être refroidi par le sujet. 

Et puis ce travail graphique a permis de donner naissance à l'e-BD, qui n'était pas du tout prévue et ne nous serait pas venue à l'idée si nous avions fait un téléfilm classique.

“Je vous ai compris“

Prix de la direction artistique au Festival de la Fiction TV de La Rochelle 2012

Avril 1961 en Algérie. Alors que le putsch des généraux fait trembler le gouvernement de Gaulle, cinq jeunes s'apprêtent à affronter leur destin. Tous aiment leur pays, mais chacun à sa manière...