Frères musulmans : la fin de la confrérie ?

Le Guide suprême des Frères musulmans a été arrêté dans la nuit du 20 août 2013 au Caire. ©AFP
Le Guide suprême des Frères musulmans a été arrêté dans la nuit du 20 août 2013 au Caire. ©AFP

Depuis la destitution du président Mohamed Morsi, et la répression du 14 août, une vague d'arrestations cible les cadres des Frères musulmans. Dernier exemple en date : Mohamed Badie, guide spirituel de la confrérie, arrêté mardi au Caire. Le gouvernement de transition évoque par ailleurs la dissolution prochaine de l'organisation. Pour autant, ces mesures sonnent-elles le glas de la Confrérie?  Analyse avec le spécialiste du Proche-Orient Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique et auteur du blog Nouvelles d'Orient .

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Alain Gresh
Alain Gresh
Répression, arrestations, menaces d'interdiction du mouvement, la confrérie est-elle sur le point de disparaître de la scène nationale égyptienne ?

Non, bien évidemment. Depuis sa création dans les années 1920, la confrérie a été interdite à deux reprises. Une première fois en 1948, sous le roi Farouk, puis entre 1954 et 1973, sous Nasser. Durant cette période, la répression a été très violente : exécutions, arrestations massives, tortures etc. mais, cela n'a pas éliminé l’organisation pour autant. En fait, jamais aucun pouvoir n'y est réellement parvenu. Le but du gouvernement actuel, ou plutôt celui de l'armée qui est l'entité qui détient réellement le pouvoir, est clair : éradiquer les Frères musulmans. L'armée peut toujours dissoudre le mouvement et mener une politique de répression, en procédant, comme elle le fait actuellement, à des arrestations massives, elle n'arrivera pas à faire disparaître la confrérie de la scène égyptienne.

Comment la confrérie va-t-elle se repositionner ?  
Difficile à dire dans la mesure où la majorité des cadres dirigeants sont en prison. Ils vont  probablement se replier en Haute Egypte, leur bastion. Pour l'heure, la stratégie, c'est sauver l'organisation, lui permettre de survivre. La répression qui frappe la direction et l'ensemble de l'organisation a créé un réflexe d'unité au sein du parti et fait taire toute voix critique qui, avant le coup d'Etat, commençait à s'élever.
Il faut comprendre que les Frères sont traversés par des tendances très diverses. Les responsables qui ont pris le contrôle de l'organisation en 2009, c'est à dire avant les révolutions arabes, représentaient la tendance la plus conservatrice. Et c'est toujours elle qui a la haute main actuellement. Mahmoud Ezzat qui vient d'être nommé est issu de cette tendance. Toutefois, à l'intérieur des Frères, il y a des gens qui, depuis un certain temps, s’interrogent sur la stratégie choisie par la direction : la fermeture, l'incapacité des Frères à se transformer en un vrai parti politique etc. Mais alors que des milliers de militants sont tués ou emprisonnés, l'heure n'est pas de savoir si la stratégie adoptée par les Frères était correcte ou non. Le bilan viendra plus tard. Il serait  probablement venu plus tôt s'il n'y avait pas eu cette répression.

Ayman Al-Zawahiri, chef d'Al Qaida, a commenté les récents évènements en Egypte
Ayman Al-Zawahiri, chef d'Al Qaida, a commenté les récents évènements en Egypte
Aujourd'hui le défi majeur qui se pose est celui de la radicalisation. Il est évident que la répression risque d'engendrer une radicalisation des militants. Après le coup d’État du trois juillet, Ayman Al-Zawahiri, le chef d'Al Qaida, a fait une déclaration assez significative dans laquelle il tançait les Frères pour avoir choisi la voie démocratique. En gros son discours était : "vous avez choisi la voie démocratique, elle a échoué. Maintenant, il faut recourir au djihad et à l'action armée".
Pour ma part, je ne pense pas que les Frères musulmans en tant qu'organisation vont basculer dans la violence et le terrorisme. Mais il est très possible qu'une partie de leurs militants ou de leurs sympathisants s'engagent dans cette voie. Il se peut également que l’Égypte devienne un point d'attraction des combattants qui mènent actuellement une lutte armée en Irak, ou en Syrie. Ceux-ci pourraient trouver dans le contexte égyptien un moyen de développer leur action.

Depuis les récents évènements, quel est le poids de la Confrérie dans la société?

Les Frères ont perdu en popularité. L'année de gouvernance de Morsi a suscité une large opposition dans le peuple égyptien. Cependant, ils représentent toujours au moins un quart de la population en terme électoral. Des sondages effectués à la veille de la chute de M. Morsi l'indiquaient. Ils conservent un noyau dur qui les soutient et plusieurs centaines de milliers de militants extrêmement dévoués qui, on l'a vu dans les manifestations sont prêts à donner leur vie, au sens propre, pour la confrérie.
Dans certaines régions, en Haute Égypte notamment, les Frères représentent toujours, sinon la majorité, du moins une force très importante. Il ne faut pas se fier à une espèce de propagande des médias à la fois d’État et des dits "libéraux" qui pensent que les Frères musulmans ne représentent plus rien dans le pays. C'est totalement faux. Ils disposent encore d'un important réseau, très bien organisé.

La population égyptienne pourrait-elle à nouveau leur faire confiance ?


En un an au gouvernement, les Frères ont montré leur incapacité à diriger et ont perdu beaucoup de leur influence. Ce que n'avait pas permis 60 ans de répression.
Pendant 60 ans, ils ont dit " l'Islam est la solution" -discours facile à tenir quand on est dans l'opposition. Beaucoup d’Égyptiens ont cru à ce discours. Aujourd’hui, je pense qu'ils sont beaucoup moins nombreux. C'est l'avantage du choix démocratique. Le choix répressif du pouvoir, va aboutir exactement à l'inverse. C'est à dire, qu'à terme, il va renforcer la popularité des Frères.

N'est-il pas risqué pour l'avenir du pays de ne pas réintégrer les Frères musulmans dans le jeu politique ?


Oui, cela est très inquiétant. Au début, les déclarations semblaient indiquer que le gouvernement souhaitait intégrer les Frères musulmans. Mais l'on voit bien que l’État profond, c'est à dire l'armée, l'ancien régime, les services de renseignements... n'ont aucunement l'intention d'inclure les Frères dans le processus politique. Quant aux libéraux représentés par le FSN (le Front du salut national), ils n'ont en réalité aucun poids et se contentent de se rallier au discours du régime. L'armée a fait le choix délibéré de liquider les Frères musulmans et c'est un choix catastrophique pour l’Égypte. Il engage le pays dans un engrenage de guerre et de violences qui risque de durer plusieurs années.

Tariq Ramadan, invité de notre partenaire RTS

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