Génocide du Rwanda : retour sur l'opération turquoise

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“Je sais que nous avons fait du bien au Rwanda“ - Jean-Claude Lafourcade, ancien commandant de l’Opération Turquoise répond aux questions de TV5monde.com


Quinze ans tout juste après le déclenchement de l'Opération turquoise mandatée par les Nations unies et menée par l'armée française pour le maintien de la paix au Rwanda, le général Jean-Claude Lafourcade, aujourd'hui à la retraite, revient sur ce moment douloureux et vivement critiqué.

Un entretien exclusif accordé à Christelle Magnout, le 24 juin 2009

Quinze ans après l’opération Turquoise, peut-on savoir ce qu’il s’est réellement passé ?

Ce que je peux vous dire c’est qu’à l’époque, l’opération avait été saluée par le monde entier. Malheureusement nous sommes arrivés bien trop tard et le génocide n’a pas pu être évité. Notre principal succès est d’avoir arrêté les massacres. On a pu sauver quelques milliers de personnes. Par rapport au génocide complet ce n’est peut-être rien. Mais sans notre intervention dans le Sud-Ouest du Rwanda, trois millions de personnes auraient fui en République démocratique du Congo (ex-Zaïre) devant l’avancée des Tutsis du RPR (Rassemblement du peuple rwandais). A l’époque l’ONU et la communauté internationale avaient demandé aux troupes françaises de rester au delà de leur mandat parce qu’ils avaient stabilisé la région des grands lacs et le Rwanda où régnait une grande méfiance. Nous étions une force de stabilité et de paix qui permettait aux organisations humanitaires de revenir et de travailler. Nous n’avons pas compris la campagne d’accusation contre le rôle des militaires français au Rwanda, déclenchée tout de suite après.

Cette opération qu’on juge controversée avait-elle vraiment lieu d’être selon vous ?

Souvenez-vous qu’au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994, 2500 soldats de la force de contrôle de l’Onu étaient déjà déployés dans le cadre des accords de paix d’Arusha qui avaient été initiés et imposés par la France. Mais inexplicablement huit jours après les massacres, le conseil de sécurité de l’Onu a pris la décision de retirer les trois quarts de ces soldats. Une décision absolument incompréhensible encore aujourd’hui. Les exécutions se sont donc déroulées pendant 2 mois sans l’intervention de ces troupes, l’opinion et les médias se sont alors rendus compte qu’un génocide était en cours, et la France a décidé d’arrêter ces tueries qui se déroulaient sous les yeux du monde entier.

On reproche souvent à cette opération militaire française d’avoir protégé des génocidaires…

Quand nous sommes arrivés sur le territoire rwandais, les commanditaires du génocide avaient déjà fui au Zaïre. Il ne restait en réalité que les petits massacreurs misérables, manipulés et entraînés par les responsables politiques. Certes, parmi les 3 millions de personnes que nous avons pu stabiliser à l’intérieur du Rwanda, il y avait des génocidaires, mais compte tenu de notre faible effectif, nous ne pouvions pas engager une opération de police pour arrêter les coupables. Le TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) l’a fait plus tard.

Comment expliquer qu’il y ait eu autant de victimes malgré votre présence ?

Nous sommes arrivés bien trop tard, il faut le reconnaître. Le génocide a débuté le 6 avril et nous sommes arrivés le 23 juin 1994, les trois quart des massacres avaient été perpétrés bien avant. Dans certaines zones, il n’y avait plus un Tutsi vivant. Nous avons réussi à sauver des Tutsis qui s’étaient cachés.

L’opération turquoise était-elle politico-militaire ou humanitaire finalement ?

Dans un cas comme celui-là, la mission confiée à la France par l’Onu était de protéger les populations. Pour le faire, il fallait disposer de moyens militaires pour neutraliser les Interhamwés (milice rwandaise créée par le feu président Hutu Habyarimana) qui s’attaquaient aux populations. La situation politique était extrêmement compliquée. Le FPR ( Front Patriotique Rwandais) accusait la France de vouloir revenir au Rwanda et il nous menaçait de nous déclarer la guerre. Les Nations unies et le général Roméo Dallaire (chef de la Minuar) voulaient même tirer sur les avions français qui venaient à Kigali, l’ambiance était assez complexe. Nous disposions d'un mandat de stricte neutralité que nous avons parfaitement respecté. Nous avions pris les mesures nécessaires pour assurer une parfaite sécurité dans cette région face à une éventuelle attaque et je constate que nous n’avons pas eu à nous servir de la force militaire. Beaucoup de velléités d’agression avaient été dissuadées par notre présence.


Quels rapports entreteniez-vous avec les troupes de la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda d'août 1992 à juillet 1993), menées par le général canadien Roméo Dallaire ?

Je reproche au général Dallaire de n’avoir pas agi. Il lui restait 300 hommes, des armes et des munitions. Il aurait déjà pu faire quelque chose avec ces moyens. Il prétexte qu’il n’avait pas de mandat de l’Onu, mais il aurait pu sauver les femmes et les enfants qu’on tuait sous ses yeux quoi qu’il arrive. Le général Dallaire pour moi n’a pas fait son travail.

Pourquoi avez-vous créé l’association France-Turquoise-Rwanda après votre retour ?

Parce qu’en 2005, il y a eu des plaintes déposées par les citoyens rwandais, des plaintes visant nommément des soldats de l’opération Turquoise, en les accusant de complicité de génocide et de crimes contre l’Humanité. Je n’ai pas voulu laisser passer ces accusations. Je sais qu’on a fait du bien au Rwanda, qu’on a aussi sauvé du monde en luttant contre l’épidémie de choléra. J’ai donc créé cette association pour organiser la défense de ces hommes.