Génocide rwandais : entretien avec André Guichaoua


Le 6 avril 1994, l'avion qui transporte les présidents du Rwanda et du Burundi est abattu par des missiles peu avant son atterrissage à Kigali.

Le 7 avril commence le massacre de la minorité Tutsi.

Seul un contingent réduit des Nations Unies assistera au drame, impuissant.

En trois mois, 800 000 Tutsi et Hutu modérés seront massacrés par des extrémistes Hutu.

Aujourd’hui, on ne connaît pas encore toute la vérité sur ce génocide, le dernier du 20ème siècle.

dans

“Il y a manifestement une volonté de la France et du Rwanda de classer le dossier au niveau politique“

André Guichaoua est sociologue français et spécialiste de la région des Grands Lacs. Il est l’auteur de “Rwanda : de la guerre au génocide “

Où en est-on aujourd’hui sur le dossier du génocide rwandais ?

L’actualité autour de ce génocide reste importante, premièrement parce que c’est l’un des génocides les plus marquants de la fin du 20ème siècle, et qu’il est toujours fortement très présent dans la mémoire des Rwandais, des Africains et même plus globalement à l’échelle internationale. Deuxièmement, la guerre qui a eu lieu au Rwanda entre 1990 et 1994 s’est prolongée par une déstabilisation générale de la région des Grands Lacs. Et depuis cette époque, on a connu dans cette sous-région, des situations absolument dramatiques impliquant une dizaine de pays et faisant 3 à 4 millions de victimes civiles.

Les responsabilités de la France et du Rwanda sont-elles clairement établies aujourd’hui ?

Elles ont été partiellement établies, mais il reste des zones d’ombres. Parmi celles-ci, il y a tout ce qui tient à l’implication française effective. Des éléments ont été livrés par la mission d’enquête parlementaire française de 1998, mais manifestement, ces éléments ne remplissent pas toutes les cases dans le rapport d’enquête.

Il y a ensuite des événements majeurs comme l’attentat du 6 avril 1994, autour duquel on débat toujours. Il faut souhaiter que l’enquête qui était en cours en France puisse aller à son terme le plus rapidement possible, pour qu’on sache enfin ce qui s’est passé le 6 avril 1994, lorsque l’avion transportant les présidents burundais et rwandais a été abattu.

Où en est justement cette enquête ?

Il y a manifestement une volonté de la France et du Rwanda de classer le dossier au niveau politique. Á mon sens ce n’est pas une solution. On n’efface pas les problèmes en les faisant disparaître. C’est peut être même la pire des situations qu’on puisse envisager pour l’avenir, puisque cela laisse des zones d’ombres, et donc des stratégies, des conspirations ou autres. Il faut que la vérité soit établie pour toutes les victimes quelles qu’elles soient.


Comment interprétez-vous la visite de Nicolas Sarkozy au Rwanda en février dernier ?

Il était nécessaire et important que les relations se rétablissent. On n’arrête pas les relations diplomatiques durablement. Quel sera le contenu de cette réconciliation ? Est-ce que cela relève uniquement d’un arrangement momentané ? On n’a pas encore d’éléments suffisants pour savoir quelle est la portée de ce rétablissement de relations diplomatiques. C’est certain que le Rwanda joue un rôle important dans la stabilité de la région, et la France tient à assurer sa présence là comme ailleurs sur le continent africain.

Á quoi faites-vous allusion lorsque vous parlez d’ « arrangement momentané » entre la France et le Rwanda ?

Les arrangements peuvent avoir lieu dans différents domaines. Je pense par exemple au rétablissement de la paix en République démocratique du Congo et dans toutes les zones qui demeurent directement ou indirectement sous tutelle rwandaise. On peut aussi imaginer une coopération pour la réalisation d’infrastructures au Rwanda… Les chantiers sont nombreux pour redonner du contenu aux relations franco-rwandaises.

Vous accréditez la thèse selon laquelle l’interpellation récente à Paris d’Agathe Habyarimana, la veuve du président Rwandais tué dans l’attentat du 6 avril 1994, fait partie d’un compromis entre la France et le Rwanda ?

Oui, et à mon sens cela fait partie d’un mauvais compromis. Les deux pays sont impliqués dans le traitement de ce dossier. D’un côté nous avons la France, c'est-à-dire la puissance qui a soutenu Juvénal Habyarimana tout au long de son mandat, qui a exfiltré sa femme le 9 avril 1994 et l’a accueilli à Paris. D’un autre côté, nous avons le Rwanda, plaignant principal mais qui peut tout aussi bien être soupçonné d’avoir été l’auteur de l’assassinat de Juvénal Habyarimana. S’il y un jour un procès, les invectives et les accusations réciproques seront nombreuses.


Comment jugez-vous le travail du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), qui régulièrement arrête et juge des présumés génocidaires ?

Le TPIR arrive à la fin de son mandat, vraisemblablement en 2011. Le bilan est certes colossal du point de vue de la mémoire qui a pu être accumulée, des procès et des condamnations qui ont pu être prononcées. La plupart des décideurs et des commanditaires du génocide ont été poursuivis, pour autant, le Tribunal n’a pas achevé son travail. Toutes les cibles - les personnes enregistrées sur les listes du TPIR considérées comme ayant participé au génocide - n’ont pas été arrêtées pour de nombreuses raisons, qui ne sont pas rendues publiques.

Propos recueillis par Christelle Magnout

7 avril 2010


Génocide du Rwanda : retour sur l'opération turquoise


    Le livre d'André Guichaoua

    Rwanda : de la guerre au génocide - Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994)

    Paru aux éditions La Découverte en février 2010.