Guinée-Bissau : l'impossible stabilité

Des soldats à Bissau le 19 mars 2012 (AFP)
Des soldats à Bissau le 19 mars 2012 (AFP)

Des militaires ont attaqué la résidence du Premier ministre ce jeudi soir laissant entrevoir un début de coup d'Etat dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest en proie à d'incessantes crises politiques.
Journaliste, Christophe Champin a travaillé comme correspondant dans plusieurs pays africains pour Radio France internationale depuis 20 ans. 
Entretien.

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Comment définiriez-vous la Guinée-Bissau, en tant qu’Etat, aujourd’hui ? 

La Guinée-Bissau est un pays dont les structures étatiques sont extrêmement faibles et fragiles, et ce depuis son indépendance en 1974, 75. C’est un pays qui s’est construit très difficilement, dans une sorte d’alliance entre les ex-guérilleros qui sont devenus l’armée nationale et le parti au pouvoir, le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Les deux entités, militaire et politique se sont toujours presque confondues et  ont encore des liens très étroits. Si on observe l’histoire de la Guinée-Bissau, on voit que quand le multipartisme s’est mis en place, ce problème n’a pas été résolu : Kumba Yala (actuel opposant au président sortant Carlos Gomes Junior, ndlr)  qui était censé être l’adversaire au second tour de Carlos Gomes Junior, a lui aussi des accointances avec des militaires de la même ethnie que lui. C’est une sorte de rivalité politico-armée qui s’opère dans ce pays, avec une succession de coups d’Etats, de petits groupes qui s’éliminent les uns les autres. Il y a une forme de vendetta permanente entre ces différentes factions politico-militaires. 

Qu’est-ce qui motive le coup d’Etat qui semble avoir débuté hier soir ?

Il y avait beaucoup de menaces de la part de Kumba Yala depuis un certain temps, qui a toujours pratiqué la politique du bras de fer. Mais il y a plusieurs hypothèses : ou bien c’est Kumba Yala qui manipule, ou bien ce sont des factions militaires, ou bien les deux à la fois. (Correction du 13/04 à 13H48 : à la demande de l'interviewé, nous avons retiré une phrase au sujet de Bubo Na Tchuto, chef d'état-major de la marine. Mr Champin estime ne pas avoir assez d'informations claires pour que son propos soit conservé).

Le trafic de drogue rentrerait en compte dans cette fragilité Etatique ?

L’Etat a toujours été très fragile, et quand les « narcos » latino-américains ont commencé à faire transiter la cocaïne par la Guinée-Bissau, pas seulement, mais en partie par la Guinée-Bissau, la cocaïne est venue ajouter de l’instabilité. Il faut voir qu’avec les tout petits salaires des militaires, les sommes phénoménales qui sont en jeu avec ce trafic ont créé des rivalités. La plupart des généraux sont soupçonnés de participer au trafic de drogue. Je ne pourrais pas affirmer que la Guinée-Bissau est un narco-Etat, mais il est certain que la drogue a complexifié encore plus la situation.

“C’est une forme de vendetta permanente entre différentes factions politico-militaires“


La suite des événements : où le pays risque-t-il d’aller ? 

C’est très compliqué, mais on voit depuis plusieurs années une succession de coups de force, d’assassinats politiques : il semble qu’on soit dans une spirale qui a du mal à s’arrêter parce que les principaux acteurs de cette spirale sont toujours là. Les rivalités politico-militaires risquent de continuer encore longtemps, la Guinée-Bissau est un très petit pays, tout le monde se connaît, c’est presque sicilien. Donc, soit on a des militaires qui viennent au pouvoir, mais cela s’est rarement passé, ils ont plutôt tendance à placer quelqu’un devant et rester en embuscade derrière, soit on va encore avoir une transition et la continuation de la spirale. Ce qui est dramatique c’est que la Guinée-Bissau est un très petit pays : il y a une forme d’irresponsabilité de la région et des partenaires au développement qui pourraient intervenir pour régler cette situation. Mais la Guinée-Bissau ne représente une priorité pour personne, c’est une zone grise et personne ne va s’investir pour essayer de régler le problème.

Les faits (avec AFP)

La Guinée-Bissau était en proie vendredi à un nouveau coup d'Etat militaire, au lendemain de l'arrestation du président intérimaire Raimundo Pereira et du Premier ministre Carlos Gomes Junior, dans la capitale désormais quadrillée par les soldats.
    Un "commandement militaire" sans visage basé à l'état-major a justifié ces nouveaux troubles dans la région, trois semaines après un putsch au Mali, en dénonçant un "accord secret" conclu entre l'exécutif et l'Angola. Dans ce pays très instable, les rumeurs de coup se faisaient insistantes depuis des jours, à l'approche du second tour de la présidentielle du 29 avril.
    Condamné par l'ONU, l'assaut a été lancé jeudi soir, principalement sur la résidence à Bissau de Carlos Gomes Junior, homme fort de l'exécutif et favori du scrutin. Sa maison a été attaquée à la roquette, pendant que des militaires prenaient la radio nationale et bouclaient la ville.
    Carlos Gomes Junior a été "conduit à la base de San Vicente", à 45 km au nord de Bissau, a-t-on appris de sources militaire et diplomatique. Le président Pereira a été aussi mis aux arrêts, mais son lieu de captivité n'était pas connu.
    Plusieurs responsables politiques ont également été arrêtés jeudi soir et conduits au siège de l'état-major, selon une source militaire.
    Vendredi, les soldats renforçaient leur présence dans les rues, et les patrouilles à pied avaient cédé la place à des patrouilles en pick-up.
    La radio publique, coupée depuis jeudi soir, a recommencé à émettre.
La tension montait depuis plusieurs jours, en plein entre-deux tours de scrutin.
    Jeudi, quelques heures avant les troubles, l'opposition menée par l'ex-président Kumba Yala, qui est censé affronter le 29 avril Carlos Gomes Junior, avait appelé au boycott de la présidentielle, et mis en garde quiconque ferait campagne.
    M. Yala avait dénoncé des "fraudes massives" au premier tour du 18 mars, où il avait obtenu 23,26% des voix contre 48,97% pour M. Gomes. La campagne pour le second tour était censée démarrer vendredi.
    
Incertitudes sur le sort du Premier ministre Carlos Gomes Junior (Photo AFP)
Incertitudes sur le sort du Premier ministre Carlos Gomes Junior (Photo AFP)

Que demande l'armée ? (Avec AFP)

Le "commandement" a assuré n'avoir "aucune ambition pour le pouvoir" et a convoqué les partis politiques pour une réunion en fin d'après-midi, en vue de permettre un "retour rapide du pays à une normalité politique et constitutionnelle".
    Il prétend avoir voulu contrer les "manoeuvres" du gouvernement destinées à "faire éliminer les forces armées bissau-guinéennes par une force étrangère".
    L'armée dénonce "l'existence d'un accord militaire secret" entre le pouvoir et l'Angola. En cause: la mission militaire angolaise (Missang) présente depuis 2011 dans le pays et qui servait, selon les militaires bissau-guinéens, à "protéger le gouvernement en cas de crise".
    Lundi à Bissau, le chef de la diplomatie angolaise, Georges Chicoty, avait annoncé le prochain retrait de la force. Ses effectifs n'ont jamais été communiqués officiellement mais la Missang compte au moins 200 éléments, selon des sources concordantes.
    Ex-puissance coloniale, le Portugal a condamné "avec véhémence" le coup et défendu la mission angolaise, "un facteur de sécurité et non un facteur d'instabilité".