Hady Sy : “mon art est mon arme“

Portraits de l'exposition One Blood - Crédit CB.
Portraits de l'exposition One Blood - Crédit CB.

L'art comme une arme, c’est la conclusion à laquelle est arrivé le photographe Hady Sy après des années de violence. Le photographe vient de passer deux ans en résidence d’artiste au Liban, son pays natal. Sa nouvelle exposition, "One blood" (Un seul sang) se tient au Palais de l’UNESCO de Beyrouth et se déplacera ensuite dans plusieurs villes du monde. Rencontre.

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Beyrouth. Il lui fallait commencer ici, parce que "c’est à Beyrouth que tout a commencé", explique-t-il entre deux cigarettes. 
Né en 1964 d’un père sénégalais et d’une mère libanaise, il grandit à Dakar, au Caire et à Djeddah, avant de revenir au Liban à l’âge de 10 ans. Son adolescence se déroule à la dure, dans cette ville alors déchirée par la guerre civile. "Ici les gens sont très racistes. En plus j’allais toujours à l’école très bien habillé, avec un nœud papillon. J’ai été stigmatisé très tôt."
A la violence, il répond par la violence, et ses années de jeunesse se déroulent arme au poing. Contre qui, contre quoi, ça n’a pas vraiment d’importance pour lui. Ce qui compte, c’est le résultat : trois balles. Une dans le dos, une dans la jambe et une dans l’épaule…qui lui passeront pour de bon le goût de la gâchette, mais marqueront à tout jamais son œuvre.

Hady et la radio de Victor, M16 à la main - Crédit CB.
Hady et la radio de Victor, M16 à la main - Crédit CB.
"Les armes sont malades"

Lors de l’invasion Israélienne de 1982, il quitte le Liban pour Paris, avant de rejoindre les Etats-Unis en 1996. 
Ses deux premiers projets de grande envergure, "In God we trust" (En Dieu nous croyons, la devise inscrite sur les billets de banque américains) et "Not for sale" (Pas à vendre) naissent après le 11 septembre. Hady Sy vit l’attaque de près, il habite à trois pâtés de maisons des Tours jumelles. C’est la goutte d’eau. L’absurdité de la violence des armes et de l’utilisation des religions devient son cheval de bataille. A partir de là, l’artiste entame un travail étrange de radiographie. Radiographie de son corps, d’abord, arme à la main. Et radiographie d’armes en général. Pistolets, fusils d’assaut, mitraillettes. Tout y passe. "Les armes sont malades. C’est quand on est malade qu’on passe des radios. Elles sont entièrement conçues pour tuer. Chaque petit élément qui la compose n’existe que pour ce but. Avec les rayons X j’ai pu pénétrer ce bois, ce métal. C’est comme les mécanismes de montre. Sauf qu’une montre vous donne le temps, l’arme vous en prend." Le succès international est immédiat. 
Dans son vaste atelier beyrouthin, Hady Sy évolue au milieu de dizaines de ces radiographies. Contre un mur, une radio à taille réelle d’un enfant, qui a posé avec un fusil M-16 : "Regardez, l’arme fait presque la taille de l’enfant. Il s’appelle Victor." La cause des enfants soldats lui tient à cœur.

Youmna, soeur de l'artiste, inspiration du projet - Crédit CB.
Youmna, soeur de l'artiste, inspiration du projet - Crédit CB.
Donner le sang plutôt que le verser

De ce "catalogue raisonné des armes", commissionné par le ministère français de la culture, le photographe enchaîne sur le cœur du sujet : le sang. 
"One blood" est un projet qui a vu le jour il y a 4 ans. Traumatisé par tant de sang versé autour de lui depuis l’enfance, Hady Sy est aussi directement concerné par l’importance de ce liquide vitale : sa sœur Youmna souffre depuis la naissance de drépanocytose, une maladie qui la force à recevoir des perfusions régulièrement. Donner le sang plutôt que le verser, c’est l’idée maîtresse de cette exposition. "Le sang est ce qu’on a de plus précieux. Qu’y a-t-il de plus beau que le don du sang ? Peu importe nos origines et nos religions, peu importe nos différences, nous somme tous dépendants du sang. Et le sang a la même couleur pour tous.
Hady Sy décide donc de se lancer dans un tour du monde, à la rencontre de ces donneurs anonymes dont dépendent tant de vies. Du Groënland au Bhoutan, du Maroc à l’Angleterre, il sillonne le monde pour capturer ce moment de vie universel qu’est le don du sang. Et pour immortaliser les visages, afin de nous proposer aujourd’hui 366 portraits, pour la plupart en noir et blanc, accompagnés d’autant de photos de poches ou de gouttes de sang.
Sur les murs de la salle d’exposition, des chiffres, dont le photographe est fier : "276 lieux de naissance, 140 croyances religieuses différentes, 161 nationalités, 153 métiers…mais une seule couleur de sang. Dorénavant je veux travailler sur ce qui nous unit, ce qui fait qu’on se ressemble malgré notre diversité, et pas sur ce qui nous séparent les uns des autres.
Au centre de la pièce, l’artiste a créé une sorte de boîte circulaire dont les murs sont recouverts de portraits à l’extérieur, de photos de sang à l’intérieur. Deux photos sont mises en avant à l’entrée de ce petit temple : sur la droite, celle de Rita, un nouveau-né. "En général les gens ne le savent pas mais le sang contenu dans le cordon ombilical est compatible avec tous les autres. A la naissance de Rita, ses parents ont décidé de faire don de ce sang si précieux. Rita est le début de la chaîne." L’autre photo, sur la gauche, est celle de Youmna, la sœur de l’artiste. "Ma sœur dépend du sang des donneurs pour vivre, elle est le dernier maillon."

Rita, le premier maillon de la chaîne - Crédit CB.
Rita, le premier maillon de la chaîne - Crédit CB.
Discours pacifiste

Marqué à vie par la violence des armes et des hommes, par la sienne aussi, Hady Sy tient aujourd’hui un discours pacifiste. Son tour du monde l’a beaucoup touché. "Je me sens tellement proche de tous ces gens. Je les ai tous rencontrés, photographiés, pris dans mes bras, j’ai souvent partagé leurs repas, écouté leurs histoires. Et tous ont accompli ce geste de donner, anonymement. (…) Quand on donne son sang, on ne sait pas à qui. Ca peut être à son pire ennemi, peu importe, c’est le don qui compte.
Hady Sy milite aussi pour le droit à donner son sang. "On ne le réalise pas mais 60% des gens n’ont pas le droit de donner leur sang. Question d’âge minimum, de poids…mais les critères sont parfois injustes. Même si le sang donné doit évidement  être fortement contrôlé, j’ai assisté à des scènes incroyables. Dans certains pays, les homosexuels par exemple, se voient refuser l’entrée des centres de don. Moi j’ai voulu photographier tous les sangs."

Autour du monde

Après Beyrouth, l’exposition "One blood" se déplacera à Paris d’abord, à l’occasion de la journée mondiale des donneurs de sang (14 juin), puis à Dakar, Berlin et New-York. 
Un événement à ne pas manquer si vous passez par là, pour la beauté qui émane de ces centaines de visages mis côte à côte, et pour l’universalité du message, qui fait du bien là où ça fait mal.